Le 30 octobre 1938, une émission d’Orson Welles aurait affolé l’Amérique. Les historiens ont démonté le mythe : ce sont surtout les journaux qui ont paniqué.

C’est l’une des histoires les plus racontées de l’histoire des médias. Le soir d’Halloween 1938, un jeune metteur en scène de 23 ans, Orson Welles, adapte à la radio La Guerre des mondes de H.G. Wells sous la forme de faux flashs d’information. Des millions d’Américains, croyant à une invasion martienne bien réelle, auraient fui leur maison, envahi les routes et pris les armes. Le récit est spectaculaire. Il est aussi en grande partie faux.
Depuis une vingtaine d’années, plusieurs historiens des médias ont repris les archives. Leur conclusion est presque ironique : la grande panique de 1938 est elle-même une sorte de fausse information, fabriquée en bonne partie par la presse écrite.
📝 L’essentiel à retenir :
- L’émission de la Mercury Theatre a été diffusée sur CBS le 30 octobre 1938.
- Selon l’institut de mesure C.E. Hooper, seuls 2 % des foyers interrogés écoutaient l’émission.
- Aucun suicide ni aucune hospitalisation liée à une panique n’a pu être vérifié.
- Les journaux, en concurrence avec la radio pour la publicité, ont largement exagéré l’affaire.
- En 1949, une adaptation à Quito, en Équateur, a en revanche provoqué une vraie émeute meurtrière.
Ce qui s’est réellement passé le 30 octobre 1938
Ce dimanche soir, la troupe du Mercury Theatre joue en direct sur la radio CBS une adaptation du roman de H.G. Wells, publié en 1898. L’idée est audacieuse : l’histoire est racontée comme un programme musical interrompu par des bulletins d’information de plus en plus alarmants. Un objet en flammes s’écrase dans une ferme de Grover’s Mill, dans le New Jersey, des créatures en sortent, l’armée est balayée. Le réalisme du dispositif, à quelques semaines de la crise de Munich que les Américains avaient suivie à la radio, est saisissant.
L’émission précise pourtant qu’il s’agit d’une fiction, au début, à la pause et à la fin. Et surtout, très peu de monde l’écoute. Le même soir, l’émission la plus populaire du pays, celle du ventriloque Edgar Bergen et de sa marionnette Charlie McCarthy, passe sur la station concurrente. Selon une enquête de l’institut C.E. Hooper réalisée ce soir-là, 2 % seulement des foyers interrogés étaient branchés sur la Mercury Theatre.
Le lendemain, la presse s’emballe
Le 31 octobre, le New York Times titre en une sur des auditeurs paniqués qui ont pris la fiction pour la réalité. Des centaines de journaux suivent, avec des récits d’embouteillages, de fuites vers les collines et de familles réfugiées dans les caves. Orson Welles doit s’expliquer face aux caméras, l’air contrit.
Les chercheurs Jefferson Pooley et Michael J. Socolow, qui ont publié une enquête de référence dans Slate pour les 75 ans de l’émission, avancent une explication économique. En pleine crise des années 1930, la presse écrite perd des recettes publicitaires au profit de la radio. L’affaire Welles est l’occasion rêvée de montrer que ce nouveau média est irresponsable et dangereux. Les preuves concrètes, elles, manquent : aucun suicide n’a pu être relié à l’émission, les enquêtes auprès des hôpitaux n’ont pas trouvé de patients victimes de panique, et la plupart des journaux abandonnent le sujet en quelques jours, ce qu’on ne fait pas avec une vraie catastrophe nationale.
En 1938, la radio volait des annonceurs à la presse. L’émission d’Orson Welles a offert aux journaux l’occasion parfaite de la discréditer.
D’où vient le chiffre d’un million de paniqués ?
Le mythe a été consolidé en 1940 par une étude universitaire, The Invasion from Mars, du psychologue de Princeton Hadley Cantril. Il y estime à environ un million le nombre d’auditeurs effrayés. Problème : Cantril reconnaissait lui-même que les données de départ donnaient une audience bien supérieure à toutes les autres mesures connues, et il mettait dans le même sac les gens simplement inquiets ou intrigués et ceux qui avaient réellement paniqué.
L’historien A. Brad Schwartz, dans son livre Broadcast Hysteria, a ensuite dépouillé près de 1 400 lettres envoyées à Orson Welles et plus de 600 adressées à la FCC, le régulateur américain des communications. Il y trouve des réactions très variées, de l’admiration à la colère, mais pas le portrait d’un pays en déroute. Pour lui, l’épisode ressemble surtout à un des premiers phénomènes viraux de l’ère médiatique, où l’on parle davantage de la panique que l’on ne panique vraiment.
| Le mythe | Ce que disent les archives |
|---|---|
| Des millions d’auditeurs | 2 % des foyers interrogés par C.E. Hooper |
| Des suicides et des hospitalisations | Aucun cas vérifié |
| Un pays entier en fuite | Quelques réactions locales, largement grossies par la presse |
| Un million de personnes effrayées (Cantril) | Un chiffre fondé sur des données jugées surestimées par l’auteur lui-même |
Quito, 1949 : quand la fiction a vraiment tourné au drame
L’histoire a pourtant une suite bien réelle, et tragique, loin des États-Unis. Le 12 février 1949, Radio Quito, en Équateur, diffuse sa propre adaptation de La Guerre des mondes, encore plus réaliste, avec de faux témoignages de personnalités locales. Quand la station révèle la supercherie, une foule furieuse s’en prend au bâtiment du journal El Comercio, qui abrite la radio, et y met le feu. Selon les estimations, l’émeute aurait fait au moins six morts, certaines sources avançant jusqu’à une vingtaine de victimes. L’armée doit intervenir pour rétablir l’ordre.
Ce que l’affaire dit de nos fake news
Le paradoxe est savoureux : l’exemple que l’on cite depuis des décennies pour illustrer le pouvoir des médias à manipuler les foules est lui-même une information déformée par les médias. La même mécanique se retrouve dans les cas où des articles parodiques comme ceux du Gorafi ou de The Onion sont pris au premier degré, ou chaque 1er avril, quand blagues et fausses infos se mélangent.
La leçon vaut toujours en 2026, à l’heure où près de la moitié des articles en ligne seraient générés par l’IA : une histoire trop belle pour être vraie mérite toujours une vérification. Quant aux Martiens, ils continuent d’inspirer la fiction, jusqu’à des œuvres qui imaginent la Grande Guerre menée contre des envahisseurs venus de Mars. Orson Welles, lui, a plutôt profité du scandale : trois ans plus tard, il signait Citizen Kane.
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