Pékin, Dacca, Téhéran, Paris : des journaux officiels et une ex-ministre ont pris des articles parodiques pour de vraies infos. Retour sur 5 ratés mémorables.

Le 28 septembre 2012, l’agence de presse iranienne Fars, proche des Gardiens de la révolution, publie une information spectaculaire : selon un sondage Gallup, les électeurs blancs des zones rurales américaines préféreraient Mahmoud Ahmadinejad à Barack Obama. Le texte est repris presque mot pour mot d’un article de The Onion, le célèbre journal satirique américain. Fars n’avait pas vu la blague.
Ce n’était ni la première ni la dernière fois. Depuis une vingtaine d’années, la satire piège régulièrement des rédactions sérieuses et des responsables politiques, y compris en France avec Le Gorafi, l’héritier direct de The Onion. Voici les cinq cas les plus savoureux, documentés et vérifiables.
📝 L’essentiel à retenir :
- The Onion a piégé des médias en Chine (2002 et 2012), au Bangladesh (2009) et en Iran (2012).
- En France, Christine Boutin a cité sérieusement une formule inventée par Le Gorafi sur BFMTV, en février 2014.
- Le mécanisme porte un nom : la loi de Poe, selon laquelle une parodie assez réussie finit toujours par être prise au premier degré.
Dans cet article :
1. Pékin, 2002 : le Congrès américain menace de quitter Washington
Le 29 mai 2002, The Onion annonce que le Congrès des États-Unis menace de quitter Washington si la ville ne lui construit pas un nouveau Capitole, avec un dôme rétractable comme les stades modernes. Quelques jours plus tard, le Beijing Evening News, l’un des grands quotidiens de la capitale chinoise, traduit et publie l’histoire comme une vraie dépêche.
C’est un correspondant du Los Angeles Times qui flaire le problème, en constatant qu’aucun journal américain ne parle de cette crise institutionnelle majeure. Interrogé, un responsable du journal chinois aurait répondu avec un aplomb remarquable : « Comment pouvez-vous prouver que ce n’est pas vrai ? » Côté Onion, on s’en amusait : même les journalistes croient désormais tout ce qu’ils lisent.
2. Bangladesh, 2009 : Neil Armstrong aurait reconnu que l’alunissage était truqué
En août 2009, The Onion publie un article selon lequel Neil Armstrong, convaincu par un complotiste, aurait admis que les missions Apollo avaient été tournées en studio. Deux quotidiens bangladais, le Daily Manab Zamin et The New Nation, reprennent l’information telle quelle. L’excuse publiée ensuite par un rédacteur en chef adjoint a le mérite de la franchise : « Nous avons cru que c’était vrai, alors nous l’avons imprimé sans vérifier. »

3. Téhéran, 2012 : Ahmadinejad plus populaire qu’Obama chez les ruraux
Retour à l’affaire Fars. L’article parodique allait jusqu’à citer un habitant de Virginie-Occidentale qui vantait la fermeté d’Ahmadinejad en matière de défense. L’agence a retiré le texte en quelques heures, puis présenté ses excuses en expliquant qu’une information « extraite par erreur » du magazine satirique avait été mise en ligne. Ironie supplémentaire relevée par plusieurs médias américains, dont Slate : le communiqué d’excuses reprenait lui-même des passages d’une dépêche de l’Associated Press. The Onion a répondu sur Twitter en présentant Fars comme l’une de ses filiales.
« Comment pouvez-vous prouver que ce n’est pas vrai ? » La réponse d’un journal pékinois, pris en flagrant délit de reprise d’un article satirique.
4. Paris, 2014 : Christine Boutin et la « stratégie provisoire d’avancement à potentialité différée »
La France a aussi son cas d’école. Début février 2014, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault repousse le projet de loi sur la famille. Le Gorafi s’en moque en inventant un jargon technocratique délirant pour qualifier ce report : une « stratégie provisoire d’avancement à potentialité différée ». Le 3 février au soir, sur le plateau de BFMTV, l’ancienne ministre du Logement Christine Boutin sort ses notes et reprend la formule mot pour mot, en précisant que c’était si compliqué qu’elle avait voulu noter le titre exact. Elle pensait citer le gouvernement.
Le Gorafi, lancé en 2012, ne cache d’ailleurs pas sa filiation avec le site parodique américain qui l’a inspiré.

5. Pékin, 2012 : Kim Jong-un élu homme le plus séduisant de l’année
En novembre 2012, The Onion sacre Kim Jong-un « homme le plus sexy du monde », en saluant notamment « son visage rond, d’une beauté dévastatrice » et sa « silhouette robuste ». Le Quotidien du Peuple, organe officiel du Parti communiste chinois, relaie la nouvelle avec le plus grand sérieux et l’accompagne d’un diaporama de 55 photos du dirigeant nord-coréen. L’épisode reste à ce jour le plus célèbre de la liste, parce qu’il touche le média le plus officiel qui soit.
Les 5 ratés en un coup d’œil
| Année | Média ou personne piégée | Pays | La fausse info |
|---|---|---|---|
| 2002 | Beijing Evening News | Chine | Le Congrès exige un Capitole à dôme rétractable |
| 2009 | Daily Manab Zamin, The New Nation | Bangladesh | Neil Armstrong reconnaît un alunissage truqué |
| 2012 | Agence Fars | Iran | Les ruraux américains préfèrent Ahmadinejad |
| 2012 | Quotidien du Peuple | Chine | Kim Jong-un, homme le plus sexy du monde |
| 2014 | Christine Boutin | France | Une formule de jargon inventée par Le Gorafi |
Pourquoi la satire trompe autant ?
En 2005, sur un forum de discussion américain, un internaute nommé Nathan Poe formule une règle restée célèbre : sans un signe clair d’humour, il est impossible de parodier une position extrême sans que quelqu’un la prenne au premier degré. C’est la loi de Poe. Elle s’applique parfaitement à ces cinq cas. Plus la parodie colle à ce que l’on veut croire, plus elle passe. Fars a vu dans le faux sondage la confirmation de son propre récit, le Quotidien du Peuple un hommage flatteur à un allié, Christine Boutin une caricature du langage gouvernemental qu’elle dénonçait déjà.
La traduction joue aussi un rôle. Le second degré se perd vite d’une langue à l’autre, et un article sorti de son site d’origine, sans logo ni rubrique, ressemble à n’importe quelle dépêche. C’est pour cela que les canulars se répandent si bien les jours de poisson d’avril, quand fausses infos et blagues inondent le web.
Le réflexe à garder en 2026
Le problème n’a pas disparu, il a changé d’échelle. Avec les textes générés en masse, on estime désormais que près de la moitié des articles publiés sur internet seraient produits par l’IA, ce qui multiplie les contenus sans auteur identifiable. Les escrocs exploitent la même crédulité, par exemple avec les faux appels de la police qui se répandent en France.
Trois vérifications simples
Avant de partager une information étonnante, regardez qui la publie et cherchez la page « À propos » du site. Vérifiez ensuite si au moins un autre média reconnu en parle. Méfiez-vous enfin des citations trop parfaites : quand un propos semble avoir été écrit pour faire rire ou indigner, c’est souvent qu’il l’a été. Un journaliste du Los Angeles Times l’avait compris en 2002 en remarquant le silence de la presse américaine. Un réflexe qui aurait évité bien des excuses publiques.
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