Bien avant les citrouilles américaines, les Celtes fêtaient Samain, le passage à la saison sombre. Un calendrier gaulois retrouvé dans l’Ain en garde la trace.

Chaque année, le même débat revient : Halloween serait une fête américaine importée, sans racines chez nous. C’est oublier qu’elle descend d’une très vieille célébration européenne, que l’on fêtait en Irlande, en Écosse, au pays de Galles, en Bretagne et jusqu’en Gaule. Elle s’appelait Samain, ou Samhain en irlandais, et marquait la fin de la saison claire et l’entrée dans la saison sombre, autour du 1er novembre.
La preuve la plus spectaculaire de son existence en Gaule a été retrouvée dans un champ de l’Ain, il y a un peu moins de 130 ans.
📝 L’essentiel à retenir :
- Samain était la grande fête celte du passage à la saison sombre, autour du 1er novembre.
- Le calendrier de Coligny, découvert dans l’Ain en 1897, mentionne les « trois nuits de Samonios ».
- L’Église a fixé la Toussaint au 1er novembre au VIIIe siècle, puis l’a étendue à tout l’Occident au IXe.
- Les lanternes étaient d’abord creusées dans des navets ou des betteraves, avant que les émigrés irlandais n’adoptent la citrouille en Amérique.
Dans cet article :
Le calendrier de Coligny, la trace gauloise de Samain
En novembre 1897, un agriculteur, Alphonse Roux, met au jour dans un champ de Coligny, dans l’Ain, quelque 550 fragments de bronze enfouis à une trentaine de centimètres sous terre. Une fois assemblés par les spécialistes, ils forment un immense calendrier gravé, daté de la fin du IIe siècle de notre ère. Écrit en langue gauloise avec l’alphabet latin, il constitue le plus long texte connu dans cette langue. Il est aujourd’hui exposé à Lugdunum, le musée gallo-romain de Lyon.
Ce calendrier découpe l’année en mois lunaires, et l’un d’eux s’appelle Samonios. Une mention attire particulièrement l’attention des chercheurs : TRINOX SAMONI, que l’on traduit par « les trois nuits de Samonios ». La plupart des spécialistes y voient l’équivalent gaulois de la fête irlandaise de Samain, célébrée sur plusieurs nuits. L’étymologie du mot reste débattue, certains le rattachant à un terme lié à l’été, comme si la fête marquait justement sa fin.
TRINOX SAMONI, « les trois nuits de Samonios » : la plus ancienne trace écrite de Samain en Gaule est gravée sur un calendrier de bronze retrouvé dans l’Ain.
Ce que l’on fêtait vraiment
Pour les sociétés celtiques, l’année se partageait en deux grandes saisons. La saison claire s’ouvrait avec Beltaine, au début du mois de mai. La saison sombre commençait avec Samain. C’était le moment où l’on rentrait les troupeaux, où l’on faisait le point sur les réserves de l’hiver, et où l’on organisait de grands banquets. C’était aussi, selon les traditions irlandaises, une période où la frontière entre le monde des vivants et celui des morts devenait plus perméable.
En Bretagne, Kalan Goañv et la nuit des âmes
La Bretagne a conservé cette mémoire sous un autre nom : Kalan Goañv, littéralement « le premier jour de l’hiver ». La tradition voulait que les âmes des défunts, l’Anaon, reviennent visiter les vivants cette nuit-là. On leur laissait de la nourriture sur la table, on veillait, et, selon les récits rapportés par les associations de culture bretonne, les enfants creusaient des navets ou des betteraves pour en faire des lanternes destinées à guider les âmes errantes. Bien loin des sorcières de supermarché.
En Irlande, la légende de Jack
L’Irlande a donné à la fête son personnage le plus célèbre. La légende de « Stingy Jack », un homme rusé qui aurait trompé le diable et se serait vu condamné à errer avec un morceau de charbon ardent placé dans un navet creusé, a donné son nom aux lanternes, les jack-o’-lanterns. Là encore, le légume d’origine était un navet, pas une citrouille.
Comment l’Église a recouvert Samain
Le christianisme n’a pas supprimé la date, il l’a investie. Au VIIIe siècle, le pape Grégoire III consacre à Rome une chapelle à tous les saints et fixe leur fête au 1er novembre. Au IXe siècle, sous Grégoire IV, la Toussaint est étendue à l’ensemble de l’Occident chrétien. Vers la fin du Xe siècle, l’abbé Odilon de Cluny instaure le 2 novembre la commémoration des défunts, le « jour des morts ». Les historiens discutent encore de la part de calcul dans ce choix de calendrier, mais le résultat est là : la nuit de Samain est devenue la veille de la Toussaint, All Hallows’ Eve en anglais, d’où vient le mot Halloween.
| Époque | Ce qui se passe autour du 1er novembre |
|---|---|
| Antiquité celtique | Samain, passage à la saison sombre, fête de plusieurs nuits |
| IIe siècle, Gaule | Les « trois nuits de Samonios » gravées sur le calendrier de Coligny |
| VIIIe et IXe siècles | La Toussaint fixée au 1er novembre, puis étendue à tout l’Occident |
| XIXe siècle | Les émigrés irlandais emportent la fête aux États-Unis |
| 1997, France | Retour d’Halloween porté par une campagne publicitaire |
Le détour par l’Amérique, puis le retour
Au XIXe siècle, la grande famine pousse des centaines de milliers d’Irlandais à émigrer vers les États-Unis. Ils emportent leurs coutumes de la veille de la Toussaint. Sur place, la citrouille, abondante et plus facile à creuser que le navet, remplace peu à peu le légume d’origine. La fête se transforme, devient familiale puis commerciale, et c’est sous cette forme qu’elle revient en Europe à la fin du XXe siècle.
En France, son retour a une date assez précise. En 1997, France Télécom lance une campagne baptisée « Olaween » pour promouvoir un téléphone mobile de couleur orange, avec des citrouilles distribuées dans Paris. Les grandes marques et les parcs d’attractions emboîtent le pas. Halloween connaît un engouement fulgurant au début des années 2000, avant un net reflux, beaucoup lui reprochant d’être trop commerciale. Les décorations et les citrouilles reviennent pourtant chaque automne, au point qu’on cherche désormais comment conserver sa citrouille d’Halloween plus longtemps.
Une fête qui n’a jamais vraiment été étrangère
Ce long voyage explique pourquoi Halloween divise toujours autant en France. Pour les uns, c’est une importation américaine. Pour d’autres, c’est le retour d’une vieille fête européenne qui n’avait jamais complètement disparu, notamment en Bretagne. Les deux ont un peu raison. Les peurs associées à cette nuit, elles, sont bien de chez nous : la France rurale a longtemps nourri des histoires de sorcellerie qui ont marqué les esprits, et l’on parlait encore d’ensorcellement dans le Berry en 1973. Les superstitions qui entourent la période ont la vie dure, au point que certaines villes ont dû suspendre l’adoption des chats noirs autour d’Halloween pour les protéger. Le 31 octobre, en allumant une bougie dans une citrouille, on prolonge sans le savoir une tradition bien plus ancienne que l’Amérique. Avec un navet, ce serait encore plus authentique.
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