On attribue le premier emoji à Shigetaka Kurita en 1999, et ses 176 dessins sont au MoMA. Pourtant, des emoji existaient déjà sur des appareils japonais.

L’histoire est racontée partout, et le Museum of Modern Art de New York lui a donné une consécration : en 1999, un jeune designer de l’opérateur japonais NTT Docomo, Shigetaka Kurita, dessine 176 petites icônes de 12 pixels sur 12 pour les téléphones de la marque. Ce seraient les premiers emoji de l’histoire, les ancêtres directs des 😂 et ❤️ que nous envoyons chaque jour. En 2016, le MoMA les fait entrer dans sa collection.
Le récit est beau, mais il est inexact. Des archéologues du numérique ont depuis retrouvé des emoji plus anciens, et Shigetaka Kurita lui-même a reconnu ne pas avoir été le premier. Voici la vraie chronologie.
📝 L’essentiel à retenir :
- Les 176 emoji de Shigetaka Kurita, conçus pour NTT Docomo en 1999, sont entrés au MoMA en 2016.
- Dès novembre 1997, le téléphone japonais J-Phone SkyWalker DP-211SW proposait déjà 90 emoji.
- Des icônes de type emoji existaient même sur des agendas électroniques Sharp en 1988 et NEC en 1990.
- Le mot « emoji » vient du japonais e (image) et moji (caractère), et n’a aucun lien avec « émotion ».
Dans cet article :
Le récit officiel : Kurita, Docomo et le MoMA
À la fin des années 1990, NTT Docomo prépare i-mode, son service d’internet mobile, qui va connaître un succès foudroyant au Japon. Les écrans des téléphones sont minuscules et les messages limités en caractères. Shigetaka Kurita imagine alors un jeu de pictogrammes capables de dire beaucoup en un seul signe : météo, cœurs, visages, transports, signes du zodiaque. Pour les dessiner, il s’inspire des mangas, de la police de symboles Zapf Dingbats et des émoticônes faites de ponctuation, comme 🙂 .
Le jeu de Shigetaka Kurita est le plus célèbre et le plus influent. Mais il n’était pas le premier.
Le succès d’i-mode diffuse ses emoji à des millions d’utilisateurs japonais. Quand le MoMA acquiert le jeu complet en 2016, offert par NTT Docomo, il le présente comme le jeu d’emoji original. Le récit de « l’inventeur des emoji » est lancé.

1997 : le téléphone oublié qui avait deux ans d’avance
En mars 2019, le site de référence Emojipedia publie une correction qui fait grand bruit chez les passionnés. Le téléphone SkyWalker DP-211SW, lancé en novembre 1997 par l’opérateur japonais J-Phone, aujourd’hui SoftBank, proposait déjà un jeu de 90 emoji. La preuve vient d’une photo de communiqué de presse datée du 1er novembre 1997, où l’on voit le téléphone afficher une baleine qui crache de l’eau, et d’un manuel d’utilisation qui montre le menu de sélection des emoji. L’auteur américain Matt Alt, installé au Japon, a acheté ce manuel et ses pages ont permis de reconstituer les dessins pixel par pixel.
Pourquoi ce téléphone a-t-il été oublié ? Le DP-211SW s’est mal vendu, et ses emoji ne fonctionnaient pas sur les autres appareils de J-Phone. Rien à voir avec le raz-de-marée i-mode. En janvier 2019, Shigetaka Kurita a lui-même écrit sur Twitter que le DP-211SW était probablement le premier téléphone japonais à proposer des emoji. Les noms des designers de ce jeu restent inconnus.

1988 : les vrais ancêtres dormaient dans des agendas électroniques
La chronologie a reculé encore en mai 2024. Le développeur et blogueur Matt Sephton a exhumé, à partir de vieux manuels, des jeux d’icônes intégrés à deux agendas électroniques japonais : le Sharp PA-8500, sorti en octobre 1988, avec plus d’une centaine d’icônes, et le NEC PI-ET1, sorti en août 1990, avec plus de 130 dessins de 16 pixels sur 16. Emojipedia les qualifie prudemment de « proto-emoji », des précurseurs qui ressemblent déjà beaucoup à nos claviers modernes et qui ont pu inspirer les opérateurs japonais.
| Année | Appareil | Nombre d’icônes | Statut |
|---|---|---|---|
| 1988 | Agenda électronique Sharp PA-8500 | Plus de 100 | Proto-emoji, le plus ancien connu |
| 1990 | Agenda électronique NEC PI-ET1 | Plus de 130 | Proto-emoji |
| 1997 | Téléphone J-Phone SkyWalker DP-211SW | 90 | Premier jeu d’emoji connu sur téléphone |
| 1999 | NTT Docomo, i-mode (Shigetaka Kurita) | 176 | Le plus influent, exposé au MoMA |
Du Japon au monde entier
Pendant des années, les emoji restent une spécialité japonaise, chaque opérateur ayant ses propres dessins, incompatibles entre eux. Le tournant arrive quand le consortium Unicode, qui normalise les caractères informatiques, intègre les emoji à sa norme en 2010. Apple ajoute un clavier emoji accessible à tous les utilisateurs d’iPhone en 2011, Android suit, et la vague devient mondiale. En 2015, le dictionnaire Oxford désigne même l’emoji 😂, le visage qui pleure de rire, comme « mot de l’année ».
Dernier malentendu à dissiper : le mot « emoji » ne vient pas de l’anglais « emotion ». Il associe deux termes japonais, e, l’image, et moji, le caractère. La ressemblance avec « émotion » est un pur hasard, qui a sans doute aidé le mot à s’imposer.

Pourquoi Kurita reste une figure majeure
Rien de tout cela n’enlève quoi que ce soit au travail de Shigetaka Kurita. Son jeu a été le premier à toucher un public massif et il a fixé une grande partie du vocabulaire visuel repris ensuite par Unicode. Emojipedia elle-même souligne que sa correction ne diminue pas son rôle. L’histoire des emoji ressemble simplement à celle de beaucoup d’inventions numériques : plusieurs pionniers, un seul nom retenu par la postérité. Le web des années 2000 regorge de ces histoires oubliées, comme celle des géants français Caramail, Skyblog et MSN, où les émoticônes animées faisaient déjà fureur.
Aujourd’hui, chaque emoji transporte des significations que leurs créateurs n’avaient jamais imaginées. Certains changent complètement de sens selon le contexte, comme l’emoji qui tire la langue, le cœur noir ou le visage souriant à l’envers. D’autres servent à déclarer sa flamme sans un mot. Une chose est sûre : la baleine qui crache de l’eau du DP-211SW a fait du chemin depuis 1997.
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