Un écureuil cache des milliers de noisettes et de glands par saison. Il en retrouve beaucoup, pas tous : ses oublis font pousser des arbres, voire des forêts.

En ce moment, dans les parcs et les jardins, les écureuils semblent avoir le diable au corps. Ils courent, creusent, enterrent, déterrent, repartent. C’est la grande saison des réserves. On les imagine souvent étourdis, enterrant des noisettes au hasard pour les oublier aussitôt. La réalité est plus subtile : l’écureuil a une excellente mémoire, mais il ne retrouve jamais tout. Et c’est précisément cette part d’oubli qui fait de lui l’un des meilleurs jardiniers de la forêt.
📝 L’essentiel à retenir :
- Un écureuil peut cacher plus de 3 000 noisettes et graines par saison, et jusqu’à 10 000 chez certaines espèces américaines.
- Selon des chercheurs américains, les écureuils gris ne récupèrent pas jusqu’à 74 % des glands qu’ils enterrent.
- Ces caches oubliées, plantées à la bonne profondeur, germent et aident les chênes et noisetiers à se disperser.
- Les écureuils trient leurs caches par type de fruit et creusent parfois de fausses cachettes pour tromper les voleurs.
Une mémoire bien meilleure qu’on ne le croit
L’écureuil ne fait pas de grosses réserves au même endroit, comme le ferait un hamster. Il pratique la dispersion des caches : chaque noisette, gland ou faîne est enterré séparément, à quelques centimètres sous la terre ou les feuilles mortes, dans des centaines, voire des milliers de cachettes différentes. Un seul écureuil roux peut ainsi dissimuler plus de 3 000 noisettes ou graines en une saison. Chez l’écureuil fauve d’Amérique du Nord, les chercheurs de l’université de Californie à Berkeley estiment ce chiffre entre 3 000 et 10 000 fruits par an.
L’écureuil range ses caches comme nous rangeons nos courses : chaque type de fruit dans son coin.
Pour s’y retrouver, il compte avant tout sur sa mémoire spatiale, aidée par son odorat une fois arrivé sur place. En 2017, la chercheuse Mikel Delgado et la psychologue Lucia Jacobs ont suivi par GPS 45 écureuils fauves sur le campus de Berkeley. Leur étude, publiée dans Royal Society Open Science, a montré que les écureuils regroupaient leurs caches par type de fruit : les amandes ici, les noix de pécan là, les noisettes un peu plus loin. Une stratégie de rangement que les psychologues appellent le « chunking ». Lucia Jacobs la comparait à la façon dont nous rangeons nos courses dans la cuisine.
Alors pourquoi en oublie-t-il autant ?
Malgré cette organisation, une partie des réserves n’est jamais récupérée. À la fin des années 1990, les biologistes américains Michael Steele, de l’université Wilkes, et Peter Smallwood, de l’université de Richmond, ont estimé que les écureuils gris ne retrouvaient pas jusqu’à 74 % des glands qu’ils avaient enterrés. Plusieurs raisons s’additionnent.
Trop de caches, pas assez d’hiver
Un écureuil enterre toujours plus de nourriture qu’il n’en consommera. C’est une assurance contre les hivers rigoureux et les vols. Si l’hiver est doux ou si la nourriture reste abondante, beaucoup de caches deviennent tout simplement inutiles. Et un écureuil qui meurt, victime d’un prédateur ou d’une voiture, laisse derrière lui toutes ses réserves.
Les voleurs et les ruses
Les écureuils se volent beaucoup entre eux, au point que certains individus perdraient jusqu’à un quart de leurs réserves au profit de leurs congénères, selon les chiffres relayés par le magazine National Wildlife. Pour se protéger, ils ont développé des ruses étonnantes. Michael Steele a observé des écureuils gris creuser un trou, faire semblant d’y déposer un gland, le reboucher, puis repartir avec le fruit dans la gueule. Ces fausses cachettes deviennent plus fréquentes quand un autre écureuil les observe. Ils déplacent aussi régulièrement leurs réserves, ce qui les aiderait à « rafraîchir » leur mémoire des emplacements. Autant de déménagements qui augmentent les chances d’en perdre en route.

Le jardinier involontaire des forêts
Ces oublis ne sont pas une perte pour tout le monde. Un gland ou une noisette enterré à quelques centimètres de profondeur, à l’abri des oiseaux et du gel, se trouve dans les conditions idéales pour germer au printemps. Loin de l’arbre parent, la jeune pousse échappe en plus à son ombre et à la concurrence. Les écureuils participent ainsi à la régénération naturelle des forêts, en particulier des chênes, des noisetiers et des hêtres.
Les travaux de Michael Steele montrent que l’écureuil ne traite pas tous les glands de la même façon. Dans ses expériences, environ 85 % des glands de chêne blanc, qui germent rapidement, étaient mangés presque aussitôt, tandis qu’environ 60 % des glands de chêne rouge, qui restent en dormance jusqu’au printemps, étaient stockés. Résultat : les jeunes chênes rouges se retrouvaient beaucoup plus dispersés dans la forêt, alors que les chênes blancs poussaient surtout au pied de l’arbre parent.
| Comportement de l’écureuil | Conséquence pour la forêt |
|---|---|
| Enterre chaque fruit séparément | Graines réparties sur une large zone |
| Enterre à faible profondeur | Conditions idéales de germination |
| Oublie une partie de ses caches | Graines qui germent au printemps |
| Stocke surtout les glands qui se conservent | Certaines espèces de chênes se dispersent mieux |
| Mange une grande partie des fruits | Il reste aussi un prédateur de graines |
L’écureuil reste à la fois un mangeur et un planteur de graines. Selon les années, l’abondance des fruits et le nombre de concurrents, la balance penche d’un côté ou de l’autre. Les geais, eux aussi grands enterreurs de glands, jouent un rôle comparable. Cette entraide involontaire entre animaux et arbres fait partie des mécanismes qui façonnent nos forêts, au même titre que les grands prédateurs dont le retour est suivi de près, comme celui de Lycka, la dernière femelle lynx reproductrice des Vosges.
Un petit roux à protéger
En France, l’écureuil roux est une espèce protégée : il est interdit de le capturer, de le tuer ou de détruire son nid. Sa population est jugée stable, mais il reste vulnérable, notamment sur les routes et dans les zones où les arbres disparaissent. Outre-Manche, l’introduction de l’écureuil gris américain au XIXe siècle a fait chuter les populations de roux de plus de 90 %, en partie à cause d’un virus porté par le gris, mortel pour son cousin européen.
Pour l’aider au jardin, rien de compliqué : garder quelques arbres et haies, éviter les produits chimiques et lui laisser des noisetiers ou des noyers. Les animaux sauvages de nos jardins ont souvent plus de ressources qu’on ne l’imagine, mais ils restent sensibles aux bouleversements, comme d’autres espèces suivies de près par les naturalistes, des grues cendrées du lac du Der à la chouette et au hibou, longtemps persécutés. Pour savoir qui chasse la nuit dans votre quartier, mieux vaut aussi savoir faire la différence entre un hibou et une chouette. Quant aux chats, qui chassent aussi les petits mammifères du jardin, il existe des moyens simples de réduire leurs chasses.
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