Emblème d’Athéna, gravée sur les pièces grecques, la chouette est devenue chez nous un oiseau de mauvais augure. Histoire d’un retournement vieux de 2 000 ans.

Un cri dans la nuit, deux yeux qui brillent sur une branche, et la phrase tombe toute seule chez nos grands-parents : ça porte malheur. En France, la chouette et le hibou ont longtemps traîné une réputation d’oiseaux de mort. C’est d’autant plus curieux qu’il suffit de sortir une pièce de 1 euro grecque de son porte-monnaie pour y trouver une chouette, frappée là comme un symbole de sagesse. Entre les deux, il s’est passé plus de deux millénaires, une bascule romaine et beaucoup de peurs paysannes.
📝 L’essentiel à retenir :
- Dans la Grèce antique, la chouette était l’oiseau d’Athéna, déesse de la sagesse, et figurait sur les pièces d’Athènes.
- Les Romains en ont fait un oiseau de mauvais augure : selon Pline l’Ancien, Rome a été purifiée après l’entrée d’un hibou au Capitole.
- Dans les campagnes françaises, on clouait des effraies sur les portes des granges pour conjurer le mauvais sort.
- Au Japon, le hibou est au contraire un porte-bonheur grâce à un jeu de mots.
- Tous les rapaces nocturnes sont protégés en France depuis 1972.
À Athènes, l’oiseau de la sagesse
Dans la mythologie grecque, la chouette accompagne Athéna, déesse de la sagesse et protectrice d’Athènes. L’oiseau voit dans l’obscurité, là où les autres ne voient rien : l’image d’un esprit qui perce les apparences s’impose d’elle-même. La cité frappe la chouette sur ses tétradrachmes d’argent, des pièces qui circulent dans toute la Méditerranée. C’est ce motif que reprend aujourd’hui la face nationale de la pièce grecque de 1 euro.
Les naturalistes ont gardé la trace de ce lien jusque dans le nom scientifique d’une petite chouette bien connue en France, la chevêche d’Athéna, ou Athene noctua. Les Romains, qui ont assimilé Athéna à Minerve, parleront eux aussi de la chouette de Minerve. Mais chez eux, l’histoire prend un autre tour.

Rome, le début des ennuis
Dans son Histoire naturelle, au Ier siècle, Pline l’Ancien ne mâche pas ses mots à propos du grand-duc, qu’il appelle bubo : c’est un oiseau « funèbre », particulièrement redouté dans les présages publics, qui hante les lieux déserts et effrayants, un « monstre de la nuit » au cri qui ressemble à un gémissement. Il rapporte qu’un hibou s’est un jour introduit jusque dans le sanctuaire du Capitole, sous le consulat de Sextus Palpellius Hister et Lucius Pedanius. L’événement a été jugé assez grave pour que la ville entière soit soumise à un rite de purification.
Pour Pline l’Ancien, le grand-duc était un oiseau « funèbre », un « monstre de la nuit ». Un seul hibou au Capitole a suffi à faire purifier Rome.
L’idée traverse les siècles et les langues. Chez Shakespeare, dans Jules César, parmi les présages qui annoncent l’assassinat du dictateur, figure « l’oiseau de nuit » perché en plein midi sur la place du marché, hululant et criant. Le public élisabéthain n’avait besoin d’aucune explication.
Dans les campagnes françaises, une peur bien réelle
En France, c’est surtout l’effraie des clochers qui a fait les frais de cette réputation. Deux de ses particularités jouaient contre elle.
La « dame blanche » des églises et des greniers
L’effraie a un plumage clair, un visage blanc en forme de cœur et un vol parfaitement silencieux. Elle niche volontiers dans les clochers, les combles et les vieilles granges, souvent tout près des cimetières, et pousse un cri strident qui n’a rien d’un hululement rassurant. On la surnommait la dame blanche. Croiser cette silhouette pâle à la tombée de la nuit, près d’une église, suffisait à nourrir l’idée qu’elle annonçait un décès.

Clouée sur la porte pour conjurer le sort
D’où une pratique aujourd’hui difficile à imaginer : dans plusieurs régions, des paysans clouaient des effraies sur la porte de leur grange. L’oiseau mort était censé éloigner le mauvais sort, voire, selon certaines croyances, le renvoyer vers le voisin. Un comble, quand on sait que l’effraie est l’une des meilleures alliées des agriculteurs : un couple consomme une grande quantité de petits rongeurs, ces mêmes campagnols et mulots qui ravagent les récoltes et les réserves de grain.
Le hibou et la chouette ne sont d’ailleurs pas seuls sur la liste noire. Le corbeau, autre oiseau sombre et intelligent, traîne une réputation tout aussi lourde, comme le montrent les croyances autour du fait d’entendre un corbeau croasser. Même logique pour le chat noir, accusé lui aussi de porter malheur, ou pour la découverte d’un oiseau mort, longtemps lue comme un présage.
Ailleurs, un porte-bonheur
Tout dépend du point de vue. Au Japon, le hibou se dit fukurō. Selon les caractères choisis pour l’écrire, le mot peut se lire « sans peine » (不苦労) ou « la chance arrive » (福来郎). Résultat : les figurines de hiboux sont offertes comme porte-bonheur, et on en trouve dans les sanctuaires, les boutiques et les entrées de maison. Les étudiants et les voyageurs en sont particulièrement friands. Un même oiseau, deux destins opposés.
| Époque ou lieu | Image de la chouette ou du hibou |
|---|---|
| Grèce antique | Oiseau d’Athéna, symbole de sagesse, frappé sur les pièces |
| Rome antique | Oiseau funèbre, présage de malheur selon Pline l’Ancien |
| Angleterre élisabéthaine | Présage de mort chez Shakespeare |
| Campagnes françaises | Oiseau de malheur, effraies clouées sur les granges |
| Japon | Porte-bonheur grâce au jeu de mots sur fukurō |
| France aujourd’hui | Espèces protégées, alliées contre les rongeurs |
De la porte des granges à la protection totale
Le vent a tourné au XXe siècle. Depuis 1972, tous les rapaces, diurnes comme nocturnes, sont strictement protégés en France : on ne peut ni les tuer, ni les capturer, ni détruire leurs nids. Les associations installent aujourd’hui des nichoirs dans les clochers et les granges rénovés, ceux-là mêmes où l’effraie trouvait refuge. Elle reste pourtant menacée, surtout par la route : environ 20 000 effraies seraient tuées chaque année sur les routes françaises, ce qui en fait l’oiseau le plus touché par les collisions avec les véhicules.
Si vous entendez un cri dans la nuit cet automne, inutile donc de vous inquiéter. Pour savoir qui en est l’auteur, il faut d’abord savoir faire la différence entre un hibou et une chouette : les aigrettes de plumes sur la tête trahissent le hibou. Quant aux présages, ils ont le sort commun de la plupart des superstitions : on ne sait plus très bien d’où elles viennent, mais on continue à y penser.
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