Plus de 350 000 grues cendrées traversent la France chaque automne. En 2025, la grippe aviaire en a tué des milliers au lac du Der. Leur passage cet automne 2026 est scruté.

On les entend souvent avant de les voir. Un cri rauque, puissant, qui porte loin, puis de longues lignes en V qui ondulent très haut dans le ciel. D’octobre à décembre, les grues cendrées survolent la France par centaines de milliers pour rejoindre l’Espagne. C’est l’un des plus grands spectacles naturels du pays, et l’un des plus méconnus du grand public.
Cette année, le rendez-vous a une saveur particulière. À l’automne 2025, une épidémie de grippe aviaire a frappé les grues en pleine migration, avec des milliers d’oiseaux retrouvés morts en Champagne. Ornithologues et naturalistes suivent donc les passages de 2026 avec une attention inhabituelle.
📝 L’essentiel à retenir :
- Au moins 350 000 grues cendrées ont traversé la France lors de la migration d’automne 2024-2025, selon la LPO Champagne-Ardenne.
- Le lac du Der, entre Marne et Haute-Marne, est leur principale halte : plus de 91 000 grues y ont été comptées un seul matin d’octobre 2024.
- À l’automne 2025, la grippe aviaire H5N1 a tué 9 000 à 10 000 grues en Champagne-Ardenne, dont environ 4 500 au lac du Der.
- La meilleure période pour les observer va de mi-octobre à mi-mars, au lever du jour.
Un voyage de la Scandinavie à l’Espagne
La grue cendrée, Grus grus de son nom scientifique, est un grand échassier gris au cou noir et blanc, qui peut dépasser deux mètres d’envergure. Les grues qui survolent la France nichent principalement en Suède, en Norvège, en Finlande, dans les pays baltes, en Pologne et en Allemagne. À l’automne, elles empruntent la « route occidentale » pour descendre vers leurs quartiers d’hiver, surtout en Espagne, qui accueille environ la moitié de la population hivernante, notamment en Estrémadure.
Elles volent en formation pour économiser leur énergie, chaque oiseau profitant des turbulences créées par celui qui le précède, le même principe qui explique pourquoi tant d’oiseaux migrateurs volent en V. Et leurs cris ne sont pas qu’un bruit de fond : ils permettent au groupe de rester soudé, comme d’autres formes de langage des oiseaux étudiées par les scientifiques.
De plus en plus de grues restent en France l’hiver
Une partie des oiseaux ne va plus jusqu’en Espagne. Selon la synthèse de la LPO Champagne-Ardenne, environ 138 000 grues ont passé l’hiver 2024-2025 en France, après un record de près de 187 000 l’hiver précédent. La Camargue a battu son propre record avec près de 40 000 oiseaux hivernants. Des hivers plus doux et l’abondance de nourriture dans les champs de maïs récoltés expliquent en partie cette évolution.
Le lac du Der, l’aire de repos géante
Créé pour réguler la Marne et protéger Paris des crues, le lac du Der-Chantecoq couvre près de 5 000 hectares, ce qui en fait l’un des plus grands lacs artificiels de France. Ses rives peu profondes offrent aux grues un dortoir sûr, à l’abri des prédateurs. Le 20 octobre 2024, au moins 91 000 grues en ont décollé en une seule matinée, le pic de la saison.
Un seul matin d’octobre 2024, plus de 91 000 grues ont décollé du lac du Der. Un an plus tard, des milliers y mouraient de la grippe aviaire.

2025, l’automne noir des grues
À la fin du mois d’octobre 2025, les observateurs du lac du Der découvrent des oiseaux affaiblis, incapables de voler, puis des cadavres par centaines. Le 29 octobre, un comptage recense environ 4 500 grues mortes sur le seul site du Der, alors que près de 28 000 oiseaux étaient présents le week-end précédent. « C’est une hécatombe », résume alors Étienne Clément, de la LPO. Début novembre, le bilan atteint 9 000 à 10 000 grues à l’échelle de la région, avec d’autres foyers à l’étang de la Horre, dans le parc naturel régional de la Forêt d’Orient ou en Argonne.
Le virus, une souche de grippe aviaire H5N1, serait arrivé d’Allemagne, et en particulier du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, où les grues font halte avant de franchir la frontière. Des pistes évoquent une contamination liée aux élevages de volailles, sans certitude. Le phénomène n’était pas totalement inédit : la Hongrie avait déjà perdu près de 20 000 grues deux ans plus tôt. Mais jamais la France n’avait connu une telle mortalité chez cette espèce.
Une population qui peut encaisser le choc
La population de grues cendrées d’Europe de l’Ouest est estimée à environ 400 000 individus. Alain Salvi, président du Conservatoire d’espaces naturels de Lorraine, estimait dans la revue La Salamandre que des pertes de 10 000 à 20 000 oiseaux restaient surmontables pour l’espèce, tout en s’inquiétant davantage pour des grues beaucoup plus rares ailleurs dans le monde. Reste à savoir comment la population a traversé cette crise. Les comptages de cet automne, réalisés chaque jour par les bénévoles de la LPO, apporteront une première réponse.
Comment les observer sans les déranger
Le spectacle le plus impressionnant se joue à l’aube. Les grues passent la nuit les pattes dans l’eau, puis s’envolent par vagues au lever du jour pour aller se nourrir dans les champs alentour, avant de revenir au crépuscule. Au lac du Der, la digue et plusieurs observatoires ornithologiques offrent de bons points de vue, de même que la Ferme aux grues, à Saint-Rémy-en-Bouzemont.
| Quand | Où | Conseil |
|---|---|---|
| Mi-octobre à mi-mars | Lac du Der, digue et observatoires | Arriver avant le lever du soleil |
| Octobre et novembre | Lacs de la Forêt d’Orient (Aube) | Se poster à distance des dortoirs |
| Tout l’hiver | Camargue, Landes | Rester sur les chemins balisés |
Quelques règles s’imposent : garder ses distances, ne pas chercher à faire s’envoler les oiseaux, éviter les vêtements voyants et laisser les chiens à la maison. Et depuis l’épisode de 2025, une consigne supplémentaire : ne jamais toucher un oiseau mort ou malade, mais le signaler à la mairie ou aux services de l’État. Ces sorties nature à l’aube réservent souvent d’autres rencontres, à condition de savoir les identifier, à commencer par le hibou et la chouette, qu’on confond si souvent. Et pour ceux que la faune sauvage française passionne, l’histoire de Lycka, la dernière femelle lynx reproductrice des Vosges, rappelle à quel point certaines populations restent fragiles.
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