Publicité ciblée, entraînement de l’IA, revente à des tiers : les données personnelles sont la matière première de l’économie numérique. La CNIL a réuni le G7 des autorités de protection des données à Paris le 24 juin pour tenter de reprendre la main.

Depuis une loi de 1803, le Code civil affirme dans son article 9 que « chacun a droit au respect de sa vie privée ». Deux siècles plus tard, cette phrase tient toujours en droit, mais elle décrit de moins en moins la réalité. Géolocalisation permanente, reconnaissance faciale, données de navigation aspirées par des traceurs invisibles, conversations analysées par des modèles d’IA : la vie privée n’a jamais été aussi exposée. Derrière ces termes techniques, une question simple : pourquoi les entreprises les plus puissantes du monde investissent-elles autant d’argent pour collecter des informations sur votre quotidien ?
Dans cet article :
Trois raisons, trois modèles économiques
La première raison est la publicité. Le marché publicitaire mondial atteindra 1 252 milliards de dollars en 2026 selon WPP Media, dont 465 milliards pour le segment numérique et réseaux sociaux. Ce segment repose entièrement sur le ciblage.
Plus un annonceur sait précisément à qui il s’adresse, plus il paie cher l’espace publicitaire.
Vos recherches Google, vos likes Instagram, vos trajets Uber, vos achats en ligne, votre historique de navigation, la durée pendant laquelle vous regardez une vidéo avant de scroller : chaque interaction produit un signal qui affine votre profil publicitaire. Trois entreprises, Alphabet (Google), Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) et Amazon, captent à elles seules 57,6 % des revenus publicitaires numériques mondiaux. Ce n’est pas un hasard, car ce sont aussi celles qui collectent le plus de données comportementales sur leurs utilisateurs.
La deuxième raison est l’entraînement de l’intelligence artificielle. Si l’intelligence artificielle générative semble récente, la collecte des données n’a pas commencé à son avènement. Les géants du numérique sont les seuls à disposer de centaines de millions d’utilisateurs qui génèrent chaque jour des flux de données pour entraîner leurs modèles. Chaque requête tapée dans ChatGPT, chaque photo analysée par Google Lens, chaque commande vocale adressée à Alexa alimente un système qui apprend.
La CNIL identifie des risques spécifiques à cette utilisation : extraction de données personnelles à partir du modèle, attaques par empoisonnement des données d’entraînement et manipulation des résultats par injection de prompts.
Autrement dit, vos données ne servent pas seulement à entraîner l’IA : elles peuvent, dans certains cas, être reconstituées à partir de l’IA elle-même.
La troisième raison est la revente et le courtage de données. Au-delà des grandes plateformes, un écosystème entier de courtiers en données (data brokers) achète, agrège et revend des profils consommateurs à des entreprises tierces. La CNIL a sanctionné en mai 2026 la société IQVIA Operations France d’une amende de 5 millions d’euros pour non-respect des garanties visant à limiter les risques pour les personnes dont les données étaient traitées. IQVIA est un géant de l’analyse de données de santé, ce qui prouve que le phénomène dépasse largement le commerce en ligne et touche des secteurs sensibles.
Que font déjà les lois en place (et que ne font-elles pas) ?
Les autorités de protection des données du G7 ont adopté à l’issue de la rencontre une déclaration sur les mécanismes de vérification de l’âge respectueux de la vie privée, ainsi qu’un document sur l’utilisation responsable des objets connectés. Des échanges ont été organisés sur l’IA agentique, ces systèmes capables d’exécuter des tâches complètes de manière autonome, et les défis qu’ils posent en matière de cybersécurité et de réduction de l’intervention humaine. La CNIL a également élaboré une synthèse des approches du G7 sur les lunettes connectées, un objet qui permet potentiellement de filmer et d’identifier des personnes dans l’espace public sans leur consentement.
En France, 19 % des personnes qui n’utilisent pas l’IA générative citent la crainte liée à la transmission de leurs données personnelles comme frein principal, selon le Baromètre du numérique publié par le CRÉDOC en février 2026. Cette inquiétude n’est pas irrationnelle.
- Instagram a supprimé le chiffrement de bout en bout de ses messages privés en mai 2026.
- Meta utilise les données de ses utilisateurs pour entraîner ses modèles d’IA, et l’entreprise ne s’en cache pas.
- Google a intégré Gemini dans la quasi-totalité de ses services, de Gmail à Google Maps, ce qui signifie que l’IA analyse vos e-mails, vos déplacements et vos recherches pour « améliorer l’expérience », c’est-à-dire affiner votre profil.
Le cadre réglementaire européen est le plus avancé au monde. Le RGPD encadre la collecte et le traitement des données personnelles depuis 2018. L’AI Act européen entre en application complète en juillet 2026, avec des exigences de transparence et de robustesse pour les systèmes d’IA à haut risque.
Cependant, la réglementation reste structurellement en retard sur la technologie. Les agents IA autonomes, les lunettes connectées avec reconnaissance faciale, les systèmes de profilage prédictif fondés sur des données agrégées : ces outils existent déjà, sont déployés à grande échelle et posent des questions auxquelles les textes actuels ne répondent pas encore.
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