Selon les psychologues, les enfants qui ont grandi avant l’arrivée des smartphones ont développé une tolérance à l’ennui devenue rare. Cette capacité, construite par le vide, les refus et les responsabilités, est aujourd’hui considérée comme un facteur clé de créativité et de stabilité émotionnelle.

Les après-midi duraient longtemps. Pas de notifications, pas de vidéo à portée de pouce, pas de flux infini pour combler le moindre creux. Les enfants qui ont grandi avant les années 2010 connaissaient l’ennui, le vrai, celui où il ne se passe rien et où personne ne vient y remédier. Selon le psychologue Peter Gray, professeur au Boston College et spécialiste du jeu libre, cette génération est la dernière à avoir expérimenté un ensemble de conditions qui construisaient une compétence psychologique précise : la tolérance à la frustration.
L’ennui comme terrain de construction
Les temps « vides » de l’enfance pré-numérique ont nourri une tolérance à l’ennui que les psychologues considèrent aujourd’hui comme un facteur clé de créativité et de stabilité émotionnelle. Un enfant laissé seul dans un jardin ou une chambre sans écran finit par inventer quelque chose. Il construit, dessine, imagine, fouille, ou simplement attend. Ce processus, inconfortable au départ, entraîne le cerveau à supporter l’absence de stimulation immédiate et à générer ses propres ressources.
Le mécanisme ne se limitait pas à l’ennui. Les corvées non négociables (garder les cadets, préparer le repas, tondre la pelouse) construisaient ce que le chercheur H. Lefcourt, dans ses travaux de 1982, appelle un « locus de contrôle interne » : la conviction profonde que nos actions influencent directement les résultats. L’enfant qui effectue une tâche ingrate sans choix développe une habitude de responsabilité qui n’attend pas la motivation pour agir.
Et puis il y avait les « non ». Catégoriques, sans explication, sans négociation. Cette frustration répétée développait une capacité précieuse : supporter de ne pas obtenir ce qu’on veut sans s’effondrer. Peter Gray résume le dénominateur commun de ces expériences en un mot : l’absence de protection permanente. Jouer dehors sans surveillance, marcher seul, s’ennuyer, encaisser des refus, affronter les conflits entre pairs sans intervention d’un adulte.
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Ce qui a changé, et ce que ça coûte
Le smartphone a modifié l’équation en supprimant le vide. Selon une étude de Sapien Labs publiée dans le Journal of Human Development and Capabilities, portant sur 100 000 jeunes adultes de 18 à 24 ans, ceux qui ont eu un smartphone avant 13 ans sont nettement plus exposés à des difficultés graves une fois adultes : pensées suicidaires, agressivité, détachement de la réalité. Les filles ayant eu un accès très jeune au numérique présentent davantage de baisse de confiance en soi et un déficit de résilience émotionnelle.
Une étude longitudinale publiée dans la revue Pediatrics, portant sur plus de 10 000 enfants suivis entre 12 et 13 ans, a mesuré des écarts nets de développement entre ceux qui accèdent à un smartphone à cet âge et ceux qui attendent encore. Le constat n’est pas que le smartphone rend les enfants malheureux. C’est qu’il supprime les conditions dans lesquelles se développait naturellement la tolérance à la frustration : le vide, le refus, l’inconfort non résolu.
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