Ouvrir un vieux livre, c’est aussi le respirer. Ce parfum boisé et vanillé vient de la lente dégradation du papier, et des chercheurs en ont dressé la carte.

On le prend sur l’étagère d’une maison de famille ou dans le bac d’un bouquiniste. On l’ouvre, on fait défiler les pages jaunies, et presque sans y penser, on approche le nez. L’odeur des vieux livres fait partie des plaisirs que les lecteurs évoquent avec le plus de tendresse. Certaines marques de bougies et de parfums tentent même de la reproduire.
Ce parfum a une explication chimique. Il vient des centaines de molécules que le papier libère en vieillissant. Et des chercheurs de l’University College London ont demandé au public de le décrire : il y est question de bois, de fumée, de vanille, et même de chocolat.
📝 L’essentiel à retenir :
- L’odeur des vieux livres vient de plusieurs centaines de molécules libérées par le papier qui se dégrade.
- Une étude de l’University College London publiée en 2009 en a identifié les principaux marqueurs.
- La lignine du papier bon marché, qui jaunit avec le temps, contribue aux notes vanillées.
- En 2017, des visiteurs ont associé l’odeur d’un livre de 1928 au chocolat et au café.
Le papier qui s’abîme sent bon
En 2009, une équipe dirigée par Matija Strlič, chimiste à l’University College London, a publié dans la revue Analytical Chemistry une étude sur les gaz émis par le papier ancien. Les chercheurs ont analysé 72 papiers des XIXe et XXe siècles, sans les abîmer, en captant simplement l’air autour d’eux. Ils parlent de material degradomics, l’étude des composés libérés par les matériaux qui se dégradent.
Ils décrivent l’odeur d’un vieux livre comme « une combinaison de notes herbacées, avec une pointe d’acidité et un soupçon de vanille, sur un fond de moisi ». Elle résulte de plusieurs centaines de composés organiques volatils qui s’échappent du papier, de l’encre et de la reliure.
| Composé | Note olfactive associée |
|---|---|
| Benzaldéhyde | Amande |
| Furfural | Pain, caramel, amande grillée |
| Acide acétique | Vinaigre |
| 2-éthylhexanol | Note florale légère |
| Hexanal, nonanal | Notes herbacées |
Le rôle de la lignine, cousine de la vanille
Tous les papiers ne vieillissent pas de la même façon. À partir du milieu du XIXe siècle, les éditeurs se sont mis à utiliser du papier fabriqué à partir de pâte de bois, bien moins cher que le papier de chiffon. Ce papier contient de la lignine, la substance qui rend le bois rigide. En s’oxydant, elle fait jaunir les pages et les rend plus fragiles.
C’est aussi elle qui donnerait aux vieux livres leurs notes vanillées. La lignine est chimiquement proche de la vanilline, la molécule qui donne son goût à la vanille, au point que l’industrie en extrait de la vanilline. L’étude de 2009 a d’ailleurs montré que les papiers riches en lignine ou traités à la colophane, une résine de pin, étaient parmi ceux qui se dégradaient le plus vite.
Le parfum qui nous attendrit est celui d’un papier en train de se décomposer lentement.
Les conservateurs s’intéressent de près à ces émissions. Selon les chercheurs, les gaz libérés par un livre renseignent sur l’état et la stabilité de son papier. À terme, renifler un document pourrait aider à repérer les ouvrages les plus menacés dans une bibliothèque, sans toucher à une seule page.
Bois, fumée et chocolat : le « nuancier » des vieux livres
En 2017, Cecilia Bembibre et Matija Strlič, de l’Institute for Sustainable Heritage de l’UCL, ont publié dans la revue Heritage Science une « roue des odeurs des livres anciens ». Pour la construire, ils ont interrogé des visiteurs de la bibliothèque du chapitre de la cathédrale Saint-Paul, à Londres.
Tous ont qualifié l’odeur de boisée, 86 % de fumée, 71 % de terreuse et 41 % de vanillée. Plus de 70 % la trouvaient agréable. Dans un second test, au musée de Birmingham, des visiteurs ont senti un échantillon prélevé sur un livre de 1928 acheté chez un bouquiniste londonien. Le mot qui revenait le plus souvent : chocolat, suivi de café. Certains ont parlé de chaussettes sales ou de naphtaline, preuve que les nez ne s’accordent pas toujours.
Pourquoi ce parfum nous touche
L’odeur des vieux livres est chargée de souvenirs : la bibliothèque de l’école, le grenier des grands-parents, les vacances passées à lire. Notre cerveau associe très vite une odeur à une émotion, un mécanisme qui explique aussi notre attachement à l’odeur de la pluie et, plus largement, le pouvoir des odeurs sur nos émotions. Pour les chercheurs de l’UCL, ces odeurs font même partie du patrimoine et mériteraient d’être conservées.
De quoi donner envie de ressortir quelques classiques de l’étagère. Lire a d’autres bienfaits étonnants sur le moral, et une étude suggère même que lire peut aider à vivre plus longtemps. Pour ceux qui manquent de place, il reste à faire de sa bibliothèque un élément de décoration.
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