Dans la nuit du 3 au 4 novembre, la fusée SyLEx a décollé de Biscarrosse pour préparer le missile nucléaire M51.4. Un savoir-faire que la France avait perdu.

Elle est montée au-delà de l’atmosphère, puis elle est redescendue. Dans la nuit du 3 au 4 novembre 2026, la Direction générale de l’armement (DGA) a réussi le tir de la fusée-sonde SyLEx depuis son centre DGA Essais de missiles de Biscarrosse, dans les Landes. Selon la DGA, ce vol exo-atmosphérique a « permis de mener plusieurs expériences essentielles au développement du futur missile M51.4 », la prochaine version du missile nucléaire qui équipe les sous-marins français.
Pas de satellite à placer en orbite, donc : une fusée-sonde monte, fait ses mesures pendant quelques minutes dans l’espace, puis retombe. C’est une technologie que la France maîtrise depuis les années 1950, mais qu’elle n’avait plus en version souveraine depuis des décennies. Au point qu’en 2023, l’armée a dû emprunter une fusée américaine pour tester son propre planeur hypersonique.
📝 L’essentiel à retenir :
- SyLEx (Système de lancement d’expériences) est une fusée-sonde conçue par ArianeGroup pour la DGA.
- Ce tir, le deuxième de son histoire, a servi à tester des éléments du futur missile nucléaire M51.4. Le contenu exact de la charge reste secret.
- Le premier vol, de qualification, avait eu lieu dans la nuit du 27 au 28 novembre 2025, au même endroit.
- Avant SyLEx, la France avait dû utiliser une fusée américaine pour le premier essai de son planeur hypersonique V-MAX, en 2023.
Dans cet article :
À quoi sert une fusée-sonde
Une fusée-sonde n’a pas pour but d’atteindre la vitesse nécessaire pour rester en orbite. Elle suit une trajectoire en cloche, dite suborbitale : elle franchit l’atmosphère, offre quelques minutes en haute altitude ou en apesanteur, puis sa charge utile redescend. C’est l’outil idéal pour tester en conditions réelles un équipement qui devra un jour voler très haut et très vite.
Dans le cas de SyLEx, ce qui intéresse les militaires, c’est la partie haute du futur missile, celle qui porte les têtes nucléaires et doit franchir d’éventuelles défenses antimissiles. Mécanisme de séparation, capteurs, électronique, leurres : la DGA ne précise pas ce qui a volé cette nuit, mais ce sont ces briques que l’on peut valider en vol sans tirer un missile complet. Le vol a été suivi par les radars et les moyens optiques des sites de Biscarrosse et d’Hourtin, ainsi que par le Monge, le navire d’essais de la Marine nationale.
Tester en vol de nouvelles technologies au profit de la dissuasion française.
Catherine Vautrin, ministre des Armées, à propos des missions de SyLEx
SyLEx, une fusée conçue en moins de trois ans
La DGA a confié le projet à ArianeGroup en 2021. L’industriel, qui fabrique aussi le missile M51 et les lanceurs Ariane, dit l’avoir conçu et construit en moins de trois ans. SyLEx désigne en réalité un système complet : un pas de tir et deux versions de fusée.
| Version à un étage | Version à deux étages | |
|---|---|---|
| Hauteur | 10 m | 15 m |
| Masse au décollage | 3,3 tonnes | 6,5 tonnes |
| Charge utile | Jusqu’à 600 kg | Jusqu’à 600 kg |
| Altitude visée | Jusqu’à environ 200 km | Jusqu’à 400 km |
| Statut | A volé en 2025 et en 2026 | Premier vol attendu en 2027 |
Au-delà de la dissuasion, ArianeGroup présente SyLEx comme un outil à double usage, capable d’emporter des démonstrateurs hypervéloces ou des expériences civiles. Les engins hypersoniques intéressent autant les armées que certaines start-up qui rêvent d’avions hypersoniques capables de voler à Mach 15.
Le jour où la France a dû emprunter une fusée américaine
En juin 2023, la DGA effectue depuis Biscarrosse le premier essai de V-MAX, un planeur hypersonique capable de manœuvrer à plus de Mach 5 dans la haute atmosphère. Pour le lancer, elle n’a pas de fusée française adaptée sous la main. Elle utilise une fusée à trois étages de l’US Navy, de type Terrier-Oriole-Oriole, fournie par un centre de la marine américaine. ArianeGroup avait alors annoncé que les essais suivants se feraient avec une fusée-sonde française en cours de développement : SyLEx.
Le ministère des Armées résume l’enjeu en une phrase : SyLEx rend à la France une capacité souveraine de vols suborbitaux et d’essais en haute atmosphère, dont elle était privée depuis plusieurs décennies. Pour un pays qui fonde sa défense sur sa dissuasion, dépendre d’un allié pour tester ses technologies les plus sensibles posait évidemment question. La France reste l’une des cinq grandes puissances nucléaires officielles, et la seule de l’Union européenne.
Avant les missiles, la France envoyait des animaux dans l’espace
Pour comprendre le symbole, il faut remonter aux années 1960. La France est alors en pointe sur les fusées-sondes, avec la famille Véronique, tirée depuis la base d’Hammaguir, dans le Sahara algérien. Le 22 février 1961, une de ces fusées emporte un rat baptisé Hector. Avec lui, la France devient le troisième pays à envoyer un animal dans l’espace.
Des décennies avant les photos de la Terre prises par Thomas Pesquet, c’est une chatte qui fait la fierté du programme spatial français. Le 18 octobre 1963, Félicette décolle à bord d’une Véronique. Elle atteint environ 150 kilomètres d’altitude et vit quelques minutes d’apesanteur avant que sa capsule ne se sépare et redescende. Le vol dure environ 13 minutes, et elle est récupérée vivante par hélicoptère. Elle reste à ce jour le seul chat à être allé dans l’espace. Les scientifiques l’ont euthanasiée deux mois plus tard pour étudier son cerveau, et une statue en bronze lui rend hommage depuis 2019 à l’Université internationale de l’espace, près de Strasbourg.
Biscarrosse est né pour remplacer le Sahara : en 1967, la France quitte Hammaguir et rapatrie ses tirs dans les Landes.
Après l’indépendance de l’Algérie, la France doit quitter ses bases sahariennes. Le centre d’essais des Landes, à Biscarrosse, prend le relais et entre en service en 1967. C’est de là que partent depuis les tirs d’essai des missiles stratégiques, y compris ceux destinés aux sous-marins lanceurs d’engins, dont la lignée a mené aux sous-marins de classe Le Triomphant. Soixante ans plus tard, la même côte landaise voit décoller une fusée-sonde 100 % française.
Et maintenant ?
Le M51.4, développé par ArianeGroup, doit offrir plus de portée, de précision et de capacité de pénétration que la version actuelle. Son entrée en service n’est pas attendue avant la prochaine décennie, et d’autres vols de SyLEx seront nécessaires d’ici là. Prochaine étape visible : le premier tir de la version à deux étages, capable de monter jusqu’à 400 kilomètres, prévu en 2027. Comme cette nuit, il y a fort à parier qu’il aura lieu dans l’obscurité, au-dessus de l’Atlantique.
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