Développé en cinq semaines, renvoyé par millions, enterré au Nouveau-Mexique : le jeu E.T. sur Atari était une légende. Une fouille l’a confirmée en 2014.

Pendant trente ans, c’était l’une des légendes urbaines préférées des joueurs. Quelque part dans le désert du Nouveau-Mexique, Atari aurait enfoui des millions de cartouches invendues de son jeu E.T. l’extra-terrestre, tiré du film de Steven Spielberg, pour faire disparaître la preuve de son plus grand fiasco. Beaucoup y voyaient une exagération. Le 26 avril 2014, des pelleteuses ont creusé la décharge d’Alamogordo et mis fin au débat : les cartouches étaient bien là.
📝 L’essentiel à retenir :
- Le jeu E.T. sur Atari 2600 a été développé en un peu plus de cinq semaines par Howard Scott Warshaw, en 1982.
- Atari avait payé entre 20 et 25 millions de dollars pour la licence du film.
- En septembre 1983, la firme a enfoui des cartouches dans une décharge d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique.
- Lors de la fouille de 2014, l’ancien responsable de l’opération a révélé un chiffre précis : 728 000 cartouches, tous jeux confondus.
Cinq semaines pour faire le jeu de l’année
À l’été 1982, E.T. est le phénomène du moment au cinéma. Atari, alors maître incontesté du jeu vidéo avec sa console 2600, veut son jeu pour Noël. La firme débourse une somme alors inédite pour une licence, entre 20 et 25 millions de dollars. Problème : le contrat est bouclé tard. Le développeur Howard Scott Warshaw, déjà auteur de Yars’ Revenge et de l’adaptation des Aventuriers de l’arche perdue, reçoit la commande le 27 juillet 1982, avec une date limite fixée au 1er septembre pour tenir les délais de fabrication. Il dispose d’un peu plus de cinq semaines, là où un jeu demandait habituellement plusieurs mois.
Le résultat déroute les joueurs. E.T. doit retrouver les pièces d’un téléphone pour rentrer chez lui, mais il passe une grande partie de la partie à tomber dans des fosses dont il a du mal à sortir. Les retours sont désastreux. Atari a fait fabriquer environ 4 millions de cartouches. Selon son patron de l’époque, Ray Kassar, quelque 3,5 millions sont revenues ou sont restées invendues, même si plus de 2,6 millions d’exemplaires avaient été écoulés au départ.
Cinq semaines de développement, 20 à 25 millions de dollars de licence et des millions de cartouches sur les bras : E.T. est devenu le symbole d’une industrie qui s’emballe.
Septembre 1983 : les camions prennent la route du désert
En 1983, le marché américain du jeu vidéo s’effondre. Trop de consoles, trop de jeux médiocres, des stocks qui débordent : c’est le fameux krach du jeu vidéo de 1983, qui fait chuter les ventes de façon spectaculaire et plonge Atari dans le rouge. Le 26 septembre 1983, des camions venus de l’usine Atari d’El Paso, au Texas, déchargent des cartons de cartouches dans la décharge municipale d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Le New York Times rapporte l’opération deux jours plus tard. Selon les témoignages de l’époque, une couche de béton aurait été coulée par-dessus pour décourager les curieux.
Le secret relatif de l’opération et l’association avec E.T. suffisent à faire naître la légende. Au fil des années, on parle de millions de copies du jeu maudit, enterrées pour cacher la honte d’Atari.
2014 : la fouille qui a réglé la question
En 2014, la société canadienne Fuel Industries, Microsoft et la ville d’Alamogordo obtiennent l’autorisation de creuser, dans le cadre du documentaire Atari: Game Over réalisé par Zak Penn, le scénariste de plusieurs films Marvel. Le 26 avril, devant des centaines de curieux, les pelleteuses atteignent les cartons. Des cartouches d’E.T. apparaissent, abîmées mais reconnaissables. Howard Scott Warshaw est sur place.
La surprise vient de James Heller, l’ancien responsable d’Atari qui avait supervisé l’enfouissement. Il affirme que 728 000 cartouches seulement ont été enterrées, et pas uniquement des E.T. Les fouilleurs retrouvent aussi Pac-Man, Ms. Pac-Man, Defender, Berzerk ou Les Aventuriers de l’arche perdue : en tout, une soixantaine de jeux différents. Atari se débarrassait tout simplement des stocks d’une usine qui fermait.
| Date | Événement |
|---|---|
| 27 juillet 1982 | Howard Scott Warshaw reçoit la commande du jeu E.T. |
| 1er septembre 1982 | Date limite de livraison du jeu |
| Décembre 1982 | Sortie pour les fêtes, environ 4 millions de cartouches produites |
| 26 septembre 1983 | Enfouissement de cartouches à Alamogordo |
| 26 avril 2014 | Fouille de la décharge pour le documentaire Atari: Game Over |
Des cartouches pourries devenues objets de collection
Environ 1 300 cartouches ont été extraites de la décharge. Une partie a été confiée à des musées, le reste mis aux enchères par la ville. Les ventes sur eBay et lors de ventes locales ont rapporté plus de 100 000 dollars au fil des années, et une copie d’E.T. sortie de terre s’est vendue plus de 1 500 dollars. Le jeu maudit vaut aujourd’hui bien plus que son prix de vente de 1982. Ce n’est pas un cas isolé : certains jeux vidéo rétro se revendent à prix d’or, et plusieurs vieilles consoles valent aujourd’hui très cher.
Le pire jeu de l’histoire ? Pas si simple
E.T. est régulièrement cité comme le pire jeu vidéo jamais publié. Le verdict est sévère pour un titre conçu en cinq semaines, et Warshaw lui-même aime rappeler qu’il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires et qu’on en parle encore quarante ans plus tard. En 2013, un programmeur a même publié un correctif amateur qui supprime les chutes à répétition dans les fosses, signe que l’idée de départ n’était pas absurde. Le jeu a surtout servi de bouc émissaire à un krach dont les causes étaient bien plus larges.
Howard Scott Warshaw a quitté Atari en 1984. Après une carrière dans la tech, il est devenu psychothérapeute et a ouvert en 2012 un cabinet à Los Altos, en Californie, où il accompagne notamment des ingénieurs de la Silicon Valley soumis à des délais intenables. Il connaît le sujet mieux que personne.
Le krach de 1983 a laissé une leçon que l’industrie n’a jamais totalement oubliée, celle des sorties précipitées pour tenir une date. Quarante ans plus tard, les éditeurs préfèrent souvent repousser un jeu que le livrer inachevé, comme Rockstar l’a fait plusieurs fois avec GTA 6, une stratégie qui explique aussi en partie pourquoi les joueurs PC devront patienter. Et le succès de la nostalgie n’a jamais faibli, comme le montre la place que le retrogaming garde dans le cœur des joueurs.
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