Anthropic a scanné puis détruit des millions de livres pour entraîner son IA Claude. Explication d’une pratique légale mais très critiquée, entre droit d’auteur et rareté du texte humain.

Un message publié fin juillet 2026 sur Twitter ou X (c’est selon vous), vu plus de 500 000 fois, a ravivé une polémique déjà ancienne : des entreprises d’intelligence artificielle achèteraient des livres en masse pour les découper, les numériser, puis jeter les originaux. Evidemment, cela rappelle fortement l’incendie qui avait détruit la célèbre bibliothèque d’Alexandrie. Ce qui distingue cette affaire d’une simple rumeur, c’est qu’elle repose sur des faits solidement documentés concernant Anthropic, l’entreprise à l’origine de l’assistant Claude.
Dans cet article :
Une opération secrète nommée Project Panama
L’histoire remonte à janvier 2026, lorsque le Washington Post a publié une enquête fondée sur plus de 4 000 pages de documents judiciaires déscellés dans le cadre d’un procès intenté par des auteurs américains contre Anthropic. Ces documents révèlent l’existence d’un programme interne baptisé Project Panama. Lancé début 2024, l’objectif du projet était formulé sans détour dans une note de planification : numériser de façon destructive tous les livres du monde, tout en évitant que le projet ne soit connu à l’extérieur de l’entreprise.
🦔AI companies are bulk-buying rare books, scanning them through high-speed machines that cut the spines off, and shredding the originals. A service called ISBNdb facilitates orders of up to a million books and keeps buyers anonymous. Pre-2022 books are premium because they’re… pic.twitter.com/0YPd8N2oi5— Hedgie (@HedgieMarkets) July 27, 2026
Concrètement, Anthropic a dépensé plusieurs dizaines de millions de dollars pour acquérir des livres d’occasion, souvent via des intermédiaires comme la base de données ISBNdb, qui propose désormais ouvertement ce service aux laboratoires d’IA en promettant la confidentialité de ses clients. Une fois les ouvrages réceptionnés, une machine hydraulique tranche leur reliure, avant que des scanners à haute vitesse ne numérisent chaque page. Le papier part ensuite au recyclage, sans qu’aucun exemplaire physique ne survive à l’opération.
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Pourquoi détruire plutôt que simplement scanner
La raison de ce choix tient à un enjeu à la fois technique et juridique. Les livres publiés avant l’essor massif de l’IA générative représentent une matière première précieuse pour l’entraînement des modèles de langage, car ils garantissent un texte rédigé par des humains, dense et relu, contrairement à une partie croissante du contenu disponible sur le web, aujourd’hui saturé de textes eux-mêmes générés par IA. S’entraîner sur ce type de contenu expose les modèles à un risque connu, celui du repli sur eux-mêmes, où l’IA finit par apprendre de ses propres productions et en amplifie les défauts.

Sur le plan légal, la destruction n’est pas qu’une question de rapidité ou de coût, même si scanner un livre après en avoir retiré la reliure va effectivement plus vite que de tourner page après page un ouvrage resté intact. En juin 2025, un juge fédéral américain a rendu une décision à deux volets dans cette affaire. D’un côté, il a jugé que le téléchargement de plusieurs millions de livres piratés sur des plateformes clandestines ne relevait pas d’un usage raisonnable protégé par la loi. De l’autre, il a estimé que numériser des ouvrages achetés légalement pour entraîner une intelligence artificielle pouvait, elle, être considérée comme un usage raisonnable, à une condition stricte : que la copie numérique remplace véritablement l’exemplaire papier, détruit dans la foulée. Sans duplication ni mise en circulation supplémentaire, l’entreprise limite ainsi son exposition juridique.
Ce raisonnement explique en creux pourquoi la destruction, aussi choquante soit-elle symboliquement, sert paradoxalement de garde-fou légal pour Anthropic.
Un autre volet de l’affaire, distinct de Project Panama, concerne le piratage pur et simple : la justice a établi qu’Anthropic avait téléchargé plus de sept millions de livres depuis des bibliothèques numériques clandestines. Ce volet s’est soldé en juillet 2026 par un accord à 1,5 milliard de dollars, destiné à indemniser les ayants droit de près de 483 000 œuvres concernées, ce qui en fait le règlement le plus élevé jamais validé dans une action collective liée au droit d’auteur aux États-Unis.
L’ampleur de la polémique de juillet 2026 a poussé d’autres acteurs du secteur à réagir. Elon Musk a par exemple affirmé avoir demandé à l’équipe chargée de l’intelligence artificielle chez SpaceX de conserver les ouvrages rares dans une bibliothèque physique et de les numériser sans en détruire la reliure.
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