Un docteur en linguistique de l’UCLouvain, aussi chercheur au MIT, explique pourquoi l’intelligence artificielle peine à écrire un vrai roman et ce qu’elle change à la création.

Écrire un texte grâce à l’IA n’a jamais été aussi simple. Une consigne suffit, et l’outil génère en quelques secondes plusieurs pages de contenu rédigé. Cette facilité déconcertante a d’ailleurs poussé Amazon à réagir dès 2023, en limitant le nombre de livres publiables chaque jour par un même auteur sur sa plateforme Kindle Direct Publishing, et en imposant une mention obligatoire en cas de recours à l’IA. Maisune machine peut-elle vraiment écrire un roman à la place d’un être humain, avec tout ce que cela suppose d’intention, de style et de rupture avec les conventions ? Louis Escouflaire, docteur en linguistique à l’UCLouvain et chercheur postdoctoral au MIT, apporte un regard nuancé sur la question.
Écrire un roman avec l’IA, une fausse facilité
Produire un texte grâce à l’intelligence artificielle demande aujourd’hui très peu d’effort. Une simple consigne suffit, et l’outil génère en quelques secondes plusieurs pages rédigées. Face à la vague de textes générés, Louis Escouflaire, docteur en linguistique, apporte un éclairage nuancé. Pour lui, l’intelligence artificielle ne crée rien au sens propre. Elle fonctionne uniquement par calcul de probabilités, en prédisant le mot ou la phrase la plus vraisemblable à partir de ce qui précède.
Ce chercheur a lui-même utilisé l’IA pour son dernier roman, L’instinct de l’autruche, paru aux éditions Empaj. Son usage reste toutefois limité et réfléchi : la machine lui a surtout servi de dictionnaire de synonymes élargi, une fonction pour laquelle elle avait été spécifiquement entraînée. Il l’emploie aussi d’une manière plus inattendue, en soumettant le début d’un chapitre pour voir quelle suite l’outil propose. Non pas pour la suivre, mais pour s’en éloigner délibérément.
La suggestion la plus probable étant statistiquement la plus attendue, donc souvent la plus convenue, il sait qu’il doit chercher ailleurs.
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Le risque d’un paysage littéraire uniformisé
Les grands modèles de langage comme ChatGPT s’appuient largement sur des ressources encyclopédiques telles que Wikipédia, qui recensent un nombre considérable de livres et de synopsis. En absorbant ces textes, l’IA encode aussi les stéréotypes et les points de vue de tous les auteurs et autrices qui les ont écrits, avec les biais que cela implique.
Cette mécanique fait peser un risque réel sur la diversité littéraire. À force d’être utilisés par de nombreux auteurs, ces outils pourraient contribuer à une forme d’uniformisation des œuvres et freiner le renouvellement des styles. Louis Escouflaire décrit les textes produits par l’IA comme légèrement fades et orientés dans une direction assez constante. Une grande partie des contenus sur lesquels ces modèles s’entraînent provient de pays occidentaux, ce qui tend à écarter mécaniquement les récits et perspectives qui s’éloignent des normes dominantes.
À cela s’ajoute une limite plus structurelle. Un système d’intelligence artificielle ne raisonne que dans le cadre défini par la demande de son utilisateur, sans intention propre ni vision d’ensemble qui dépasse le prompt donné. Il applique également ce qu’il a appris des conventions narratives existantes, alors qu’un roman qui marque durablement les lecteurs vient souvent, à l’inverse, bousculer ces mêmes conventions. Un texte entièrement conforme aux attentes statistiques du modèle risque ainsi de produire une œuvre lisse, techniquement correcte, mais dépourvue de rupture ou de prise de risque formelle.
Selon le chercheur, l’IA reste capable de bâtir un scénario cohérent et de maintenir un certain suspense. Mais l’intention et la charge émotionnelle propres à l’écriture humaine restent, pour l’instant, très difficiles à reproduire.
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