Voiler les miroirs, arrêter la pendule, prévenir les abeilles : avant 1914, un décès déclenchait toute une série de gestes. Voici ce qu’ils signifiaient.

À l’approche de la Toussaint, on pense aux chrysanthèmes et aux visites au cimetière. On a oublié qu’il y a à peine un siècle, la mort d’un proche entraînait dans les maisons françaises toute une chorégraphie de gestes. Certains survivent encore dans quelques familles, souvent sans qu’on sache bien pourquoi on les fait. Ils obéissaient pourtant à une logique précise : aider l’âme du défunt à partir, et l’empêcher de rester.
📝 L’essentiel à retenir :
- On voilait les miroirs pour que l’âme du défunt ne s’y retrouve pas piégée ou effrayée.
- On arrêtait les horloges à l’heure du décès, pour marquer ce moment et suspendre la vie de la maison.
- On ouvrait les fenêtres pour laisser sortir l’âme et on vidait parfois les récipients d’eau.
- Dans les campagnes, on annonçait le décès aux abeilles, de peur qu’elles ne quittent la ruche.
Dans cet article :
Des rites recensés dans toute la France
Le folkloriste Arnold Van Gennep, grand spécialiste des traditions populaires, a consigné ces pratiques dans son monumental Manuel de folklore français contemporain, dont le volume consacré aux rites de la mort paraît en 1946. On y découvre des coutumes répandues dans la plupart des régions, avec des variantes locales, et qui ont largement perduré jusqu’à la Première Guerre mondiale. Elles reposaient sur une même croyance : pendant les heures qui suivent la mort, l’âme est encore dans la maison, fragile et désorientée, et les vivants doivent l’aider à prendre le bon chemin.
Pourquoi on voilait les miroirs
C’est le geste le plus connu. Dès le décès, on couvrait les miroirs d’un drap ou d’un tissu noir. L’explication la plus répandue est que l’âme, en passant devant, risquait de se voir, de se perdre ou d’être retenue prisonnière dans le reflet.
La coutume dépasse largement la France. On la retrouvait dans l’Angleterre victorienne, où l’on drapait de crêpe les miroirs de la maison, et elle existe encore aujourd’hui dans la tradition juive pendant la shiva, les sept jours de deuil. Les rabbins lui ont donné une autre signification : pendant le deuil, on regarde en soi plutôt que son apparence.
Un miroir découvert, c’était le risque que l’âme s’y perde. Un drap suffisait à lui montrer la sortie.
Pourquoi on arrêtait les horloges
Dans de nombreuses maisons, on arrêtait la pendule à l’heure exacte du décès. Le geste avait une dimension pratique, il fixait le moment de la mort pour la famille et les formalités, mais surtout symbolique : le temps s’arrêtait pour celui qui partait, et la maison suspendait toute activité. On évitait de balayer et l’on suspendait les travaux habituels. Le moindre bruit, le moindre mouvement risquait de troubler l’âme dans son départ. Dans l’Angleterre victorienne, oublier d’arrêter l’horloge de la chambre mortuaire passait même pour porter malheur.
Fenêtres ouvertes et eau versée
Une autre série de gestes visait à faciliter le passage. On ouvrait la fenêtre de la chambre, parfois aussi la porte, pour laisser l’âme s’envoler. En Corse et en Provence notamment, on la laissait ouverte jusqu’après l’enterrement. Dans certaines régions, on vidait aussi tous les récipients d’eau de la maison, seaux, cruches, bassines, car on craignait que l’âme, venue s’y purifier, ne s’y noie. On sortait enfin le corps de la maison les pieds devant, pour qu’il ne puisse pas « regarder » la maison et appeler un autre membre de la famille à le suivre.
| Geste | Sens donné |
|---|---|
| Voiler les miroirs | Empêcher l’âme de s’y piéger ou de s’y perdre |
| Arrêter la pendule | Marquer l’heure du décès et suspendre le temps de la maison |
| Ouvrir la fenêtre | Laisser l’âme quitter la maison |
| Vider les récipients d’eau | Éviter que l’âme ne s’y noie |
| Sortir le corps les pieds devant | Empêcher le défunt d’appeler un autre membre de la famille |
| Prévenir les abeilles | Éviter que les ruches ne dépérissent ou ne s’enfuient |
Le jour où l’on mettait les abeilles en deuil
La coutume la plus étonnante concerne les ruches. Dans de nombreuses campagnes françaises, il fallait annoncer la mort du maître de maison aux abeilles. On frappait doucement la ruche de la main ou d’un bâton, on prononçait une formule, parfois chantée, et l’on attachait un crêpe noir aux ruches pour les mettre en deuil. Si les abeilles bourdonnaient en réponse, le message était passé. Le folkloriste Georges Poulain décrivait déjà en 1915 cette façon de « faire porter le deuil » aux abeilles. Les oublier, croyait-on, c’était risquer que l’essaim dépérisse ou s’envole. Pour une famille paysanne, la ruche représentait une vraie richesse, d’où le dicton : vendre ses abeilles, c’est vendre sa chance.
La tradition n’a pas totalement disparu. En septembre 2022, à la mort de la reine Elizabeth II, l’apiculteur royal John Chapple a annoncé lui-même la nouvelle aux abeilles des ruches de la famille royale, en accrochant un ruban noir à chacune et en leur annonçant qu’elles avaient désormais un nouveau maître.
Pourquoi ces gestes nous parlent encore
Ces rites peuvent sembler étranges aujourd’hui. Ils remplissaient pourtant une fonction précieuse : donner aux proches quelque chose à faire, un cadre, dans les heures où l’on se sent le plus démuni. Quelle que soit leur forme, ces repères aident à traverser le choc. Les tensions qui surgissent parfois dans les familles à ce moment-là, et que l’on retrouve autour de l’héritage et du deuil, montrent à quel point ces moments ont besoin de rituels partagés.
Ces croyances s’inscrivent dans un ensemble plus large de signes et de présages liés à la mort, de la découverte d’un oiseau mort au fait de se réveiller à 3 heures du matin, souvent associé au monde des esprits. Et elles rejoignent la longue liste des superstitions que l’on continue de respecter sans toujours savoir pourquoi. La prochaine fois que vous verrez un miroir couvert dans une maison en deuil, vous saurez qu’il garde la porte de sortie bien en vue.
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