Entre la moitié et les deux tiers d’entre nous ont déjà eu des frissons en écoutant une chanson. Les autres, jamais. La science commence à comprendre pourquoi.

Un refrain qui décolle, une voix qui se brise sur une note, et soudain la peau des bras se hérisse, un courant froid remonte le long de la nuque. Les chercheurs ont même un mot pour ça, emprunté au français : le frisson. Ce qui intrigue les neuroscientifiques, ce n’est pas tant le phénomène que son injustice. Certaines personnes le vivent presque à chaque écoute, d’autres ne l’ont jamais ressenti de leur vie.
Réponse courte : les personnes sujettes aux frissons musicaux ont des connexions plus développées entre la zone du cerveau qui traite les sons et celles qui gèrent les émotions. La dopamine, la personnalité et la façon d’écouter jouent aussi un rôle.
Un réflexe qui n’a aucune raison d’exister
La chair de poule est à l’origine une réaction au froid ou à la peur : les poils se dressent pour garder la chaleur ou paraître plus gros face à un danger. Rien de tout cela n’a de sens devant une chanson. Matthew Sachs, chercheur en neurosciences et auteur principal d’une étude publiée en 2016 dans Social Cognitive and Affective Neuroscience, résumait bien le paradoxe : le frisson est une sensation liée au froid, et il n’est pas logique que nos poils se dressent en écoutant de la musique. C’est justement ce décalage qui en fait un signal précieux pour étudier la façon dont le cerveau transforme des sons en émotions.

Ce que révèle le cerveau de ceux qui frissonnent
L’équipe de Matthew Sachs a recruté 20 volontaires : 10 qui disaient avoir régulièrement des frissons en écoutant de la musique, 10 qui n’en avaient jamais. Tous ont passé une IRM de diffusion, une technique qui permet de visualiser les faisceaux de fibres reliant les régions du cerveau.
Le résultat est net. Chez les « frissonneurs », les connexions sont plus denses entre le cortex auditif, qui décode les sons, et le cortex insulaire antérieur, impliqué dans le ressenti des émotions et des sensations corporelles. Le cortex auditif est aussi mieux relié à des zones qui évaluent les réactions émotionnelles. En clair, chez eux, l’information sonore arrive plus facilement là où naissent les émotions. Les chercheurs ne savent pas encore si ce câblage est inné ou s’il se construit à force d’écouter.
Chez les personnes qui frissonnent, le son trouve un chemin plus direct vers les zones du cerveau qui fabriquent les émotions.
La dopamine arrive avant le moment fort
Quelques années plus tôt, en 2011, une équipe de l’université McGill à Montréal, autour de Valorie Salimpoor et Robert Zatorre, avait montré dans Nature Neuroscience que les frissons s’accompagnent d’une libération de dopamine, la molécule associée au plaisir et à la récompense. Le détail le plus étonnant tient au timing : la dopamine est libérée en deux temps. Une première vague apparaît dans le noyau caudé pendant que l’on anticipe le passage préféré, puis une seconde dans le noyau accumbens au moment du pic émotionnel. Votre cerveau se fait plaisir avant même que la note arrive.
Une question de personnalité
Emily Nusbaum et Paul Silvia, de l’université de Caroline du Nord à Greensboro, ont cherché quels traits de caractère prédisent les frissons. Sur les cinq grandes dimensions de la personnalité testées, une seule ressort : l’ouverture à l’expérience, qui regroupe la curiosité, l’imagination et le goût pour les idées nouvelles. Dans leur échantillon, environ 8 % des participants n’avaient jamais eu de frissons musicaux, quand d’autres en ressentaient presque tous les jours. Les plus ouverts jouaient plus souvent d’un instrument et passaient plus de temps à écouter de la musique.
Les moments précis qui déclenchent le frisson
Le psychologue britannique John Sloboda a été l’un des premiers à interroger des auditeurs sur les passages qui leur donnaient des frissons. Les réponses convergeaient vers des moments où la musique fait quelque chose d’inattendu : une harmonie qui surprend, une entrée soudaine de voix ou d’instrument, un brusque changement de volume. Sloboda le formulait ainsi : quand l’accord n’est pas tout à fait celui qu’on attend, on ressent un petit frisson émotionnel, parce que c’est étrange et imprévu.
L’exemple le plus cité est « Someone Like You » d’Adele. Dans le refrain, sur le mot « you », sa voix s’appuie sur une note qui frotte avec l’accompagnement avant de se résoudre : en solfège, on parle d’appoggiature, de l’italien « appoggiare », s’appuyer. Ce petit déséquilibre crée ce que le psychologue Martin Guhn décrivait comme des montagnes russes miniatures de tension et de résolution. Ce n’est sans doute pas un hasard si on retrouve ce genre de procédé dans tant de chansons qui ont marqué l’histoire de la musique.
| Déclencheur | Exemple typique |
|---|---|
| Note qui « frotte » puis se résout (appoggiature) | Le refrain de « Someone Like You », Adele |
| Entrée soudaine d’une voix ou d’un instrument | Le chœur qui arrive après un couplet solo |
| Crescendo, montée de volume | Le final d’un morceau symphonique |
| Harmonie inattendue | Un changement de tonalité en fin de chanson |
Et si vous ne frissonnez jamais ?
Pas d’inquiétude, et surtout pas de conclusion hâtive sur votre sensibilité. Ne pas avoir de frissons ne veut pas dire ne pas aimer la musique ni ne pas être ému. Il existe toutefois un profil plus marqué, décrit par des chercheurs de l’université de Barcelone et de McGill : l’anhédonie musicale spécifique. Elle concernerait 3 à 5 % de la population. Ces personnes entendent et reconnaissent parfaitement la musique, ressentent normalement le plaisir face à d’autres récompenses comme l’argent, mais la musique ne leur procure presque aucun plaisir. Les IRM montrent chez elles une connexion plus faible entre le cortex auditif et le noyau accumbens.
Pour tous les autres, quelques conditions augmentent les chances : écouter au casque, sans faire autre chose en même temps, des morceaux que l’on connaît bien. Le cerveau peut alors anticiper, et c’est souvent cette attente qui prépare le frisson. Le même mécanisme d’anticipation explique en partie pourquoi certaines chansons restent coincées dans la tête.
Au-delà du plaisir, ces recherches intéressent les médecins, qui s’appuient de plus en plus sur les effets de la musique sur la santé mentale et physique. Robert Zatorre voit dans l’étude de l’anhédonie musicale une piste pour mieux comprendre l’apathie, la dépression ou l’addiction, des troubles où le circuit de la récompense se dérègle. Quant à savoir quel style fait le plus frissonner, les études n’ont pas tranché, même si la musique classique a des effets sur le cerveau bien documentés.
📝 L’essentiel à retenir
- Entre la moitié et les deux tiers des gens ont déjà eu des frissons en écoutant de la musique.
- Chez eux, le cortex auditif est mieux connecté aux zones des émotions (étude de Matthew Sachs, 2016).
- Les frissons s’accompagnent d’une libération de dopamine, dès l’anticipation du passage attendu.
- Le trait de personnalité le plus lié aux frissons est l’ouverture à l’expérience.
- 3 à 5 % de la population ne tire presque aucun plaisir de la musique : c’est l’anhédonie musicale.
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