Le film de Christopher Nolan présente Ulysse en héros exemplaire. Une lecture attentive du poème d’Homère raconte pourtant une tout autre histoire.

Le film de Christopher Nolan cartonne actuellement dans les salles obscures. Porté par un casting cinq étoiles réunissant Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway ou encore Zendaya, The Odyssey a signé le meilleur lancement mondial jamais réalisé par le cinéaste, avec plus de 260 millions de dollars de recettes en un seul week-end. Dans ce péplum, Matt Damon incarne Ulysse, roi d’Ithaque, et perpétue une image que le grand public associe depuis longtemps à ce personnage : celle d’un homme bon, soucieux du bien-être des siens, contre lequel s’acharne une nature hostile et des dieux capricieux. Pourtant, à y regarder de plus près, cette lecture du poème d’Homère laisse de côté une bonne partie de ce que le texte original raconte réellement.
Un stratège brillant, mais loin d’être irréprochable
Personne ne conteste l’intelligence d’Ulysse. C’est lui qui a l’idée du cheval de Troie, un stratagème qui scelle la victoire grecque sur les Troyens. Mais cette ruse ne fait pas de lui un homme sage pour autant, et son interminable retour vers Ithaque découle largement de ses propres défauts, notamment sa vantardise et son mépris répété des règles sacrées de l’hospitalité.
L’épisode du cyclope Polyphème illustre bien ce trait de caractère. Si le monstre dévore effectivement plusieurs compagnons d’Ulysse, ce dernier commence par s’introduire dans sa grotte pour y voler des provisions, avant de l’aveugler. Ce qui provoque véritablement sa perte, c’est son excès d’orgueil au moment de quitter les lieux, lorsqu’il ne peut s’empêcher de révéler son identité au cyclope, fils du dieu Poséidon. Cette fanfaronnade attire sur lui la colère du dieu de la mer, responsable de la plupart des retards qui jalonnent son voyage.
D’autres épisodes du poème confirment ce tempérament impulsif. Après avoir reçu du dieu Éole une outre contenant des vents magiques, Ulysse s’endort au pire moment, alors que ses navires touchent presque les côtes d’Ithaque. Ses hommes, curieux du contenu de cette outre sur laquelle il leur a menti, l’ouvrent et déclenchent une tempête qui les repousse loin en arrière. Plus tard, face au chant des sirènes, alors que ses compagnons se bouchent les oreilles avec de la cire, Ulysse choisit de s’exposer volontairement à la tentation, se réservant un privilège qu’il refuse à ses propres marins.
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Un époux et un père plus ambigu qu’on ne le pense
L’image d’un mari fidèle, uniquement animé par le désir de retrouver son épouse Pénélope, ne résiste pas non plus à une lecture attentive. Ulysse passe en réalité sept années dans les bras de la nymphe Calypso, et le texte suggère qu’il ne la quitte que lorsqu’elle cesse de lui plaire. Plus tard, face à Pénélope, il présente son départ comme la preuve éclatante de sa fidélité, affirmant avoir refusé l’offre d’immortalité que lui proposait Calypso. Une lecture plus précise du texte grec original montre pourtant que la nymphe ne lui offrait que l’immortalité, sans la jeunesse éternelle qui l’accompagne. Refuser cette offre revenait donc à éviter un sort funeste plutôt qu’à sacrifier une existence divine, ce qui relativise largement la grandeur du geste qu’il revendique auprès de son épouse.

Son rôle de père laisse également planer le doute. Pendant que son fils Télémaque grandit sans lui et cherche désespérément à savoir si son père est encore vivant, rien dans le texte ne suggère qu’Ulysse ait cherché à donner de ses nouvelles, alors qu’il était possible de le faire.
Un héros à l’époque antique, non à l’époque moderne
Cette confusion autour du personnage tient en grande partie à la manière dont la définition même du héros a évolué au fil des siècles. Chez les Grecs anciens, un héros désignait simplement un homme mortel devenu célèbre dans le passé mythique, sans jugement moral particulier attaché à ce statut. C’est plus tard, sous l’influence des stoïciens romains comme Sénèque, puis à travers la tradition chrétienne, qu’Ulysse se transforme progressivement en modèle de vertu et de résistance à la tentation, une lecture qui s’appuyait souvent sur des extraits choisis du poème plutôt que sur le texte intégral.
Le succès actuel du film de Christopher Nolan, qui a conquis un public jeune autant que les amateurs de classiques, est en due à cet illustre homme. Cependant, Ulysse doit-il être vu comme un modèle à suivre, ou comme une figure bien plus trouble, à mi-chemin entre le génie et l’anti-héros ?
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