Costumes jugés infidèles, dialogues trop modernes, choix de casting contestés : l’adaptation de l’Odyssée par Christopher Nolan suscite une controverse inhabituelle avant sa sortie du 17 juillet. Voici les principaux reproches et ce qu’il faut en penser.

Christopher Nolan sort rarement un film sans faire parler de lui, mais The Odyssey déclenche une intensité de critiques que ses précédents blockbusters n’avaient pas connue. Le réalisateur d’Oppenheimer et d’Inception s’attaque cette fois à l’un des textes fondateurs de la littérature occidentale, l’épopée d’Homère, avec un casting impressionnant réunissant Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Robert Pattinson et Lupita Nyong’o. Le film suit le retour laborieux d’Ulysse vers Ithaque après dix ans de guerre de Troie. Comme toute adaptation d’un texte ancien, des désaccords sur la fidélité au matériau d’origine étaient prévisibles. Mais la nature des critiques adressées à The Odyssey dépasse largement le débat habituel sur les libertés prises avec une œuvre classique.
L’accusation d’infidélité historique ne tient pas face au texte lui-même
Le premier reproche porte sur un supposé manque de rigueur historique dans les costumes et les décors. Le casque à cimier et la cape rouge d’Ulysse ont été jugés anachroniques par certains passionnés d’histoire, de même que l’armure noire mate portée par Agamemnon, rapprochée de la combinaison de Batman dans la trilogie The Dark Knight du même réalisateur.
Sauf que Homère lui-même n’écrivait pas sur son époque contemporaine. Le texte, composé aux alentours du VIIIe siècle avant notre ère, décrit des événements censés s’être déroulés cinq siècles plus tôt, à une période dont le poète n’avait aucune connaissance directe. C’est en outre une œuvre peuplée de dieux et de créatures fantastiques, un cyclope de six mètres de haut n’ayant jamais existé dans aucune réalité archéologique.
Nolan a rappelé que nos connaissances sur l’âge du bronze reposent sur des vestiges archéologiques très fragmentaires, et a justifié l’armure noire d’Agamemnon par des techniques de bronze noirci attestées à cette période, utilisées ici pour signifier le rang social élevé du personnage à travers des matériaux coûteux. Le bateau utilisé dans le film a lui aussi suscité des comparaisons avec un drakkar viking, comparaison logique puisqu’il s’agit d’une embarcation authentique dénichée en Norvège, choisie pour sa capacité réelle à naviguer en haute mer. L’équipage a été formé à la navigation d’époque et intégré au tournage comme figurants.
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Le mot « papa » et les accents américains ne sont pas les trahisons qu’on y voit
Une autre polémique s’est cristallisée autour d’un seul mot entendu dans la bande-annonce : Télémaque, interprété par Tom Holland, y appelle son père Ulysse dad. Ce terme jugé trop familier et trop contemporain pour une épopée grecque antique a suscité son lot de moqueries.
Nolan a expliqué avoir privilégié un langage à portée émotionnelle plutôt qu’intellectuelle, assumant une écriture volontairement terre-à-terre. Un linguiste spécialiste du grec ancien a défendu ce choix en soulignant que les liens affectifs entre parents et enfants existaient certainement dans toutes les langues anciennes, y compris sous une forme familière équivalente à papa.
Le choix des accents américains plutôt que britanniques, généralement de mise dans les épopées historiques hollywoodiennes, a également été critiqué. L’argument perd cependant de sa force dès lors qu’on reconnaît que personne ne sait à quoi ressemblait réellement le grec ancien parlé : un accent britannique ne serait pas davantage authentique qu’un accent américain, faute de connaissance précise sur la phonétique de l’époque.
Le casting, cible d’une campagne de désinformation organisée
C’est sur le choix des acteurs que la controverse a pris une tournure la plus problématique. Le casting inclut Zendaya, Elliot Page, Himesh Patel et Lupita Nyong’o, qui interprète à la fois Hélène de Troie et sa sœur Clytemnestre. Cette diversité a été la cible d’attaques répétées sur les réseaux sociaux, largement relayées par Elon Musk, qui a partagé plusieurs publications à connotation raciste et transphobe visant en particulier Nyong’o dans le rôle d’Hélène. Or le texte d’Homère ne décrit jamais Hélène comme « la plus belle femme du monde« , une formule empruntée non pas à l’Odyssée mais à la poétesse grecque Sappho. Le texte original se contente de la qualifier de « belle chevelure » et de « bras blancs », des expressions elles-mêmes sujettes à interprétation dans leur traduction.
Nolan a qualifié ces critiques de casting d »insignifiantes, rappelant son expérience sur la trilogie Batman où il avait appris qu’on ne pouvait pas se soucier du poids symbolique accumulé par un personnage : l’essentiel reste d’honorer le texte original par l’interprétation la plus sincère possible. Le classiciste Daniel Mendelsohn, traducteur reconnu de l’Odyssée, est allé plus loin en défendant l’idée que Nolan utilise Hélène exactement comme le faisaient les auteurs grecs : pour provoquer et interroger nos représentations de la beauté et de l’identité.
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