On pense que le climatiseur ne sert qu’à se rafraîchir. Pourtant, des chercheurs affirment qu’il a aussi pesé sur le résultat de plusieurs élections américaines.

En pleine canicule, le climatiseur redevient l’objet du quotidien le plus convoité. On l’achète pour dormir, pour travailler, pour survivre à des nuits à 30 degrés. Ce qu’on sait beaucoup moins, c’est que cet appareil a eu, aux États-Unis, un impact qui dépasse largement le confort individuel. Plusieurs chercheurs et politologues soutiennent qu’il a contribué à redessiner la carte démographique du pays, et avec elle, le résultat de plusieurs élections présidentielles.
📝 L’essentiel à retenir :
- En 1960, seulement 10 % des foyers américains possédaient un climatiseur. En 2000, ils étaient environ 90 %.
- Avant 1960, aucun ticket présidentiel gagnant ne comptait de candidat originaire du Sud des États-Unis. Après 1960, la quasi-totalité en comptait un.
- La climatisation a rendu vivable à grande échelle le Sun Belt, cette « ceinture du soleil » qui va de la Floride à la Californie.
- Plusieurs chercheurs lient ce basculement démographique à l’élection de Ronald Reagan en 1980, puis à celle de George W. Bush.
- Le terme « Sun Belt » a été inventé en 1969 par l’analyste politique Kevin Phillips, qui avait anticipé ce basculement électoral des décennies à l’avance.
Avant la clim, le Sud des États-Unis était quasiment invivable l’été
Avant la généralisation de la climatisation résidentielle, des villes comme Phoenix, Houston, Dallas ou Las Vegas restaient peu peuplées, en grande partie à cause de leur climat estival extrême. Les habitants des grandes métropoles du Nord-Est, plus tempérées, n’avaient aucune raison de s’y installer en masse. Le sociologue américain Raymond Arsenault, qui a étudié cette période, a même qualifié la climatisation d’invention ayant permis de « mettre fin au long et chaud été » du Sud américain, en rendant cette région supportable toute l’année, et donc enfin attractive pour s’y construire une vie.
Le basculement statistique est net. Selon les chiffres généralement cités par les historiens de la climatisation, à peine 10 % des foyers américains étaient équipés en 1960. Quarante ans plus tard, ce taux dépassait 90 %, avec des pointes à 95-97 % dans des villes comme Phoenix, Dallas ou Las Vegas, aujourd’hui parmi les agglomérations les plus dynamiques du pays.

Le Sun Belt, une région inventée en partie par l’air conditionné
C’est dans ce contexte qu’émerge, à partir des années 1950-1960, ce que les géographes appellent le Sun Belt, la « ceinture du soleil » qui s’étend de la Floride jusqu’à la Californie en passant par le Texas et l’Arizona. L’expression elle-même a été inventée en 1969 par Kevin Phillips, analyste politique républicain, dans un essai où il anticipait un basculement durable de l’électorat américain vers cette région.
Sa prédiction s’est largement confirmée. Le Sun Belt a connu, à partir des années 1970, l’une des croissances démographiques les plus marquées du territoire américain, portée par l’arrivée massive de retraités aisés, de travailleurs venus chercher de nouvelles opportunités économiques, et plus tard d’industries technologiques entières. Sans air conditionné généralisé dans les logements, les bureaux et les véhicules, cet essor urbain aurait été, selon plusieurs chercheurs en géographie urbaine, tout simplement impensable à cette échelle.
Avant 1960, aucun ticket présidentiel américain victorieux ne comptait de candidat originaire du Sud du pays. Après 1960, presque tous en comptaient un.
Reagan, Bush : la thèse qui dérange autant qu’elle intrigue
C’est sur cette base que certains chercheurs, comme Stan Cox, auteur du livre Losing Our Cool consacré à l’histoire sociale de la climatisation, défendent une thèse aussi audacieuse que documentée : la généralisation de l’air conditionné aurait indirectement profité aux candidats républicains lors de plusieurs élections présidentielles, notamment celle de Ronald Reagan en 1980. L’argument tient en une chaîne de causalité assez simple à suivre : la clim rend le Sud habitable, le Sud attire des retraités et des familles globalement plus conservateurs, ce nouvel électorat pèse de plus en plus lourd dans le collège électoral, et finit par faire basculer des États entiers qui votaient auparavant démocrate.
Cox va jusqu’à avancer que près de 70 % de la croissance économique des États-Unis depuis 1970 serait liée, directement ou indirectement, à cette migration vers le Sun Belt rendue possible par la climatisation. Une autre conséquence, plus surprenante encore, concerne la natalité : plusieurs études ont montré que les fortes chaleurs réduisent temporairement la fécondité, un effet largement atténué une fois les logements climatisés, avec un retour à des pics de naissances neuf mois après les périodes les plus chaudes de l’année.

Une thèse à nuancer, mais des bases démographiques solides
Il serait évidemment excessif de réduire des élections aussi complexes que celles de 1980 ou de 2000 au seul facteur de la climatisation. Les chercheurs qui défendent cette thèse la présentent eux-mêmes comme une explication parmi d’autres, et non comme une cause unique. La fiscalité avantageuse de nombreux États du Sud, l’essor des industries pétrolière et aérospatiale, ou encore l’attractivité touristique de la Floride et de la Californie ont évidemment aussi pesé dans la balance.
Ce qui reste difficile à contester, en revanche, c’est l’ampleur du mouvement démographique lui-même. Le Sun Belt continue aujourd’hui de concentrer une part disproportionnée de la croissance de la population américaine, et les climatologues s’attendent à ce que ce mouvement s’accentue encore avec le réchauffement climatique, qui rend la climatisation chaque année plus indispensable, y compris dans des régions qui s’en passaient autrefois.
Une chose est sûre : la prochaine fois que vous brancherez votre climatiseur pour passer la nuit, vous saurez que cet appareil a, quelque part dans son histoire, pesé bien plus lourd que le simple confort d’une chambre fraîche. Pour la petite histoire, l’invention de la climatisation moderne elle-même n’avait rien à voir avec un projet de confort à l’origine, un peu à l’image d’autres grandes trouvailles nées par accident.
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