Qu’est-ce que la weird fiction, ce genre littéraire que peu de gens aiment, mais qui s’inscrit profondément dans l’imaginaire ?

Qu’est-ce que le genre littéraire de la weird fiction ?
La weird fiction occupe une place singulière dans l’histoire littéraire, à la fois marginale et structurante, tant elle a contribué à redéfinir les frontières du fantastique, de l’horreur et de la science-fiction sans jamais s’y laisser enfermer.
Apparu à la fin du XIXe siècle et consolidé dans les premières décennies du XXe, le genre s’est construit en réaction aux cadres narratifs trop balisés de la littérature de l’étrange, cherchant moins à provoquer la peur ou l’émerveillement qu’à instaurer un sentiment durable d’inconfort intellectuel et métaphysique.
Contrairement au fantastique classique (dont la weird fiction est un sous-genre), qui repose sur l’irruption ponctuelle de l’irrationnel dans un monde stable, la weird fiction part du principe que le réel lui-même est instable, incomplet, peut-être même fondamentalement trompeur.
Le récit n’est alors plus le lieu d’une résolution, mais celui d’une fracture progressive, où la logique humaine, les lois de la nature et les repères moraux cessent d’offrir des garanties fiables.
Cette approche narrative explique en grande partie le malaise persistant que produisent ces textes, un malaise qui ne se dissipe pas avec la dernière page, précisément parce que le genre refuse toute clôture rassurante.

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Un style littéraire qui peine à convaincre par sa complexité
Sur le plan stylistique, la weird fiction se caractérise par une écriture dense, souvent descriptive, parfois volontairement opaque, qui privilégie l’accumulation de détails sensoriels, d’images ambiguës et de formulations indirectes et alambiquées.
Le non-dit y joue aussi un rôle central (primordial, en fait). Plutôt que de nommer explicitement l’horreur ou l’anomalie, les auteurs choisissent de la suggérer par des contours flous, des perceptions fragmentaires ou des récits rapportés, laissant au lecteur la charge d’assembler, ou de tenter d’assembler, ce qui résiste par nature à toute cohérence totale.
La phrase peut s’allonger, se complexifier, intégrer des digressions scientifiques, philosophiques ou pseudo-documentaires, renforçant l’impression d’un savoir partiel, instable, toujours sur le point de s’effondrer.
Cette esthétique de l’incertitude se double d’un usage fréquent de narrateurs faillibles, parfois obsédés, parfois intellectuellement brillants mais émotionnellement dépassés, dont la parole ne peut jamais être tenue pour entièrement fiable.
Le point de vue humain devient un filtre déformant, incapable de saisir des réalités qui excèdent les capacités cognitives ordinaires. Ce choix narratif n’est pas anodin, il participe pleinement de la thématique centrale du genre, à savoir la remise en cause radicale de l’anthropocentrisme.
Des thèmes récurrents dans ce type de livres
Les thèmes récurrents de la weird fiction s’articulent en effet autour de l’idée que l’humanité n’occupe aucune position centrale ou privilégiée dans l’univers. Le monde y est régi par des forces anciennes, indifférentes, parfois incompréhensibles, qui ne se conforment ni à la morale humaine ni à ses schémas de pensée.
Le savoir, loin d’être émancipateur, devient souvent une malédiction, car comprendre revient à percevoir l’étendue de sa propre insignifiance. Cette dimension cosmique, théorisée notamment par HP Lovecraft, constitue l’un des socles idéologiques du genre, même si elle a été largement réinterprétée et critiquée par les contemporains.
À ces motifs s’ajoutent des thèmes liés à la contamination, à la transformation et à la porosité des frontières, qu’il s’agisse de celles séparant l’humain du non-humain, le vivant de l’inanimé, ou le naturel de l’artificiel.
Le corps y est fréquemment instable, altéré, envahi ou modifié (et il y a d’ailleurs souvent un lien avec le body horror), non pas dans une logique spectaculaire, mais comme symptôme d’un monde où les catégories biologiques et ontologiques perdent leur solidité.
L’espace lui-même, qu’il soit urbain, rural ou cosmique, devient un acteur à part entière du récit, souvent hostile, parfois indifférent, toujours rétif à l’appropriation humaine. Le lieu devient d’ailleurs souvent vivant, comme s’il pensait.

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Du début de la weird fiction à la New Weird
Historiquement, la weird fiction trouve ses figures fondatrices chez des auteurs comme Algernon Blackwood, Arthur Machen et William Hope Hodgson, dont les œuvres explorent déjà l’idée d’un réel dissimulant des strates invisibles et dangereuses.
Lovecraft, bien que controversé pour ses positions personnelles, a joué un rôle central dans la formalisation du genre, en proposant une mythologie cohérente et une vision du cosmos profondément décentrée, qui a marqué durablement la culture populaire. Ses récits, tels que L’Appel de Cthulhu ou Les Montagnes hallucinées, illustrent parfaitement la logique de la révélation partielle et de l’horreur intellectuelle propre à la weird fiction.
À partir de la fin du XXe siècle, le genre connaît un renouvellement notable avec l’émergence du New Weird, mouvement plus conscient de ses héritages mais également désireux de les dépasser. Des auteurs comme China Miéville, Jeff VanderMeer ou Caitlín R Kiernan réinvestissent les codes de la weird fiction en y intégrant des préoccupations politiques, écologiques et sociales contemporaines.
Dans La Cité et la Cité, Miéville détourne les logiques de perception pour interroger la construction sociale du réel, tandis que Annihilation de VanderMeer propose une relecture écologique et sensorielle de l’altérité radicale, où la nature elle-même devient une entité incompréhensible et autonome.
Un parallèle entre weird fiction et surréalisme ?
Aussi, on peut d’ailleurs établir un parallèle éclairant entre la weird fiction et la littérature surréaliste, non pas sur le plan des intentions politiques ou esthétiques affichées, mais dans leur manière commune de fragiliser le réel et de remettre en cause la raison logique.
Là où le surréalisme, porté par Breton, Artaud ou Desnos, explore l’inconscient, le rêve, l’automatisme psychique et la collision volontaire d’images incompatibles, la weird fiction déplace cette logique en suggérant que l’irrationnel n’est pas seulement intérieur, mais inscrit dans la structure même du monde.
Les deux courants partagent ainsi un goût prononcé pour l’étrangeté non expliquée, les associations dérangeantes et la dissolution des cadres narratifs classiques, mais divergent dans leurs finalités : le surréalisme cherche une libération de l’esprit et une subversion des normes sociales, tandis que la weird fiction met en scène une perte de contrôle plus radicale, où l’humain découvre qu’il n’est ni maître de son esprit, ni du réel qui l’entoure. Et c’est pour ça que ce genre littéraire a tendance à déranger.

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Voici quelques exemples d’oeuvres du genre
- Les Saules de Algernon Blackwood.
- Le Grand Dieu Pan de Arthur Machen.
- La Maison au bord du monde de William Hope Hodgson.
- L’Appel de Cthulhu de HP Lovecraft.
- Les Montagnes hallucinées de HP Lovecraft.
- La Cité des chanteurs de Clark Ashton Smith.
- Songs of a Dead Dreamer de Thomas Ligotti.
- The Inhabitant of the Lake de Ramsey Campbell.
- Perdido Street Station de China Miéville.
- La Cité et la Cité de China Miéville.
- Annihilation de Jeff VanderMeer.
- Borne de Jeff VanderMeer.
- The Red Tree de Caitlín R. Kiernan.
- The Imago Sequence de Laird Barron.
- Les Jardins statuaires de Jacques Abeille.
- … N’hésitez pas à en citer d’autres en commentaires !
C’est un genre littéraire que peu de gens apprécient, mais qui vaut le coup d’œil pour ceux qui aiment explorer des mondes étranges et insensés. Et si nous réconcilions le public avec le genre de la weird fiction ? N’hésitez pas à proposer des ouvrages en commentaires !
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