Un gène, la graisse brune, les muscles et même une norme de bureau des années 1960 : on n’est pas tous égaux face au froid. Voici ce que dit la science.

C’est la saison où les plaids ressortent et où les disputes autour du thermostat reprennent. Au bureau comme à la maison, il y a toujours quelqu’un en t-shirt et quelqu’un d’autre emmitouflé dans un pull, mains glacées autour d’une tasse de thé. Ce n’est ni de la comédie ni une question de volonté. Plusieurs mécanismes biologiques, dont certains découverts très récemment, expliquent ces écarts.
En bref : la génétique, la quantité de graisse brune, la masse musculaire et le métabolisme font varier la tolérance au froid d’une personne à l’autre. Et l’habitude compte aussi, plus qu’on ne le croit.
📝 L’essentiel à retenir :
- Environ 1,5 milliard de personnes portent une variante du gène ACTN3 qui améliore nettement la résistance au froid.
- La graisse brune, présente chez l’adulte, produit de la chaleur et se développe avec l’exposition au froid.
- Les normes de température des bureaux reposent sur le métabolisme d’un homme de 40 ans et 70 kilos, ce qui défavorise les femmes.
- Une frilosité soudaine ou inhabituelle peut signaler un problème de santé, comme une anémie ou une hypothyroïdie.
Dans cet article :
Le gène qui rend résistant au froid
C’est la découverte la plus frappante de ces dernières années. En 2021, une équipe de l’institut Karolinska de Stockholm a publié dans l’American Journal of Human Genetics une étude sur le gène ACTN3, qui commande la fabrication d’une protéine des fibres musculaires rapides, l’alpha-actinine-3. Une partie de l’humanité porte une version de ce gène qui ne produit plus cette protéine. On estime à 1,5 milliard le nombre de personnes concernées dans le monde.
Pour mesurer l’effet, les chercheurs ont plongé 42 hommes de 18 à 40 ans dans une eau à 14 °C, par séances de 20 minutes entrecoupées de pauses, pendant un total de 120 minutes. Le résultat a surpris l’équipe : 69 % des porteurs de la variante ont maintenu leur température interne au-dessus de 35,5 °C jusqu’au bout, contre 30 % seulement chez les autres. Leur température baissait environ deux fois moins vite.
L’explication tient à la façon de produire de la chaleur. Au lieu de grelotter, un procédé efficace mais épuisant, les porteurs de la variante augmentent le tonus de leurs muscles lents, ce qui chauffe le corps en continu et sans dépense excessive. Selon le chercheur Håkan Westerblad, coauteur de l’étude, cette meilleure tolérance aurait été un avantage de survie lorsque les humains ont quitté l’Afrique pour des climats plus froids. La variante est d’ailleurs plus fréquente dans les populations européennes et asiatiques.
Dans une eau à 14 °C, 69 % des porteurs de la variante ACTN3 ont gardé une température interne normale, contre 30 % des autres.
La graisse brune, un radiateur intégré
Longtemps, on a cru que la graisse brune disparaissait après la petite enfance. En 2009, plusieurs études publiées dans le New England Journal of Medicine, dont celle du chercheur néerlandais Wouter van Marken Lichtenbelt, ont montré qu’elle reste active chez l’adulte. Contrairement à la graisse blanche qui stocke, la graisse brune brûle de l’énergie pour produire de la chaleur, sans frissons.
La bonne nouvelle, c’est qu’elle s’entraîne. Dans une étude publiée en 2013 dans le Journal of Clinical Investigation, 17 volontaires ont passé dix jours de suite à 15 ou 16 °C, six heures par jour. À la fin, leur volume de graisse brune active avait augmenté, ils frissonnaient 61 % de moins et jugeaient la pièce plus chaude qu’au début. Autrement dit, la frilosité dépend aussi de nos habitudes : un corps qui vit toute l’année à 22 °C s’habitue au confort. C’est l’un des leviers pour arrêter de subir le froid en hiver.
Femmes, hommes et la guerre du thermostat
Les femmes ont en moyenne un métabolisme de base plus bas, moins de masse musculaire et des extrémités qui se refroidissent plus vite, car le corps privilégie la chaleur des organes. Le problème, c’est que nos bâtiments ne l’ont pas prévu. En 2015, le biophysicien Boris Kingma, de l’université de Maastricht, a montré dans Nature Climate Change que les normes de température des bureaux reposent sur un modèle des années 1960, calé sur le métabolisme au repos d’un homme de 40 ans pesant 70 kilos. Ce modèle peut surestimer le métabolisme des femmes jusqu’à 35 %. Résultat, la climatisation et le chauffage sont réglés pour des corps qui ne sont pas les leurs.
Cette histoire de confort calibré pour un profil type remonte loin : le climatiseur de Willis Carrier a d’abord été inventé pour une imprimerie, pas pour le bien-être des employés.
Les autres facteurs qui jouent
Au-delà de ces trois grands mécanismes, plusieurs éléments font varier la sensation de froid. Le chef d’orchestre de l’ensemble reste l’hypothalamus, qui contrôle la température du corps en permanence.
| Facteur | Effet sur la sensation de froid |
|---|---|
| Masse musculaire | Plus de muscles, plus de chaleur produite, même au repos |
| Graisse sous-cutanée | Isole le corps, mais refroidit davantage la peau en surface |
| Gabarit | Un petit corps a plus de surface par kilo et perd sa chaleur plus vite |
| Âge | La production de chaleur et la sensation de froid diminuent avec les années |
| Sommeil et alimentation | Fatigue et repas sautés réduisent la production de chaleur |
| Habitude | Une exposition régulière au frais améliore la tolérance |
Ces différences de composition corporelle expliquent aussi d’autres inégalités du quotidien, comme le fait que certaines personnes flottent dans l’eau et d’autres non.
Quand la frilosité doit alerter
Être frileux n’est pas une maladie. En revanche, une sensibilité au froid qui apparaît d’un coup, qui s’aggrave ou s’accompagne d’autres signes mérite d’en parler à son médecin. Une anémie, souvent liée à un manque de fer, s’accompagne volontiers de fatigue et de pâleur. Une hypothyroïdie ralentit le métabolisme et peut donner froid, avec une prise de poids ou une peau sèche. Des doigts qui deviennent blancs puis bleus au froid évoquent un syndrome de Raynaud. Une simple prise de sang suffit souvent à faire le point.
Pour les autres, frileux de naissance, la solution passe par des couches de vêtements fines plutôt qu’un gros pull, des pieds et des mains bien couverts, et un peu d’activité physique. Et si une vague de froid arrive, quelques réflexes aident à se réchauffer et aider le corps à résister. Quant au collègue en t-shirt en plein mois de novembre, il porte peut-être simplement la bonne version d’ACTN3.
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