De plus en plus de patients arrivent en cabinet en confiant avoir « consulté » ChatGPT avant. Une étude de Brown University liste 15 dérives éthiques précises.

« C’est ChatGPT qui m’envoie. » C’est la phrase qu’une psychologue belge a entendue de la bouche d’une de ses patientes début 2026, et qui résume à elle seule un basculement en cours. De plus en plus de Français se confient à ChatGPT avant, pendant ou à la place d’un suivi avec un vrai professionnel de santé mentale. Le phénomène est massif : selon le baromètre Born AI, 93 % des 15-24 ans français ont déjà utilisé une intelligence artificielle, et un quart d’entre eux lui ont déjà parlé de leurs émotions, de leur solitude ou de leur vie amoureuse. Une enquête IFOP de 2025 confirme que 36 % des 18-30 ans ont utilisé une IA pour aborder un sujet personnel ou émotionnel.
Face à cette vague, les psychologues ne se contentent plus d’observer. Ils documentent, chiffrent et alertent sur des dérives très concrètes, parfois bien éloignées de l’image d’un robot bienveillant et neutre. Nous avions déjà évoqué cette tendance inquiétante qui consiste à utiliser ChatGPT comme un psy des temps modernes. Aujourd’hui, les données chiffrées viennent confirmer ce que beaucoup pressentaient déjà.
📝 L’essentiel à retenir :
- Une étude de Brown University a identifié 15 violations éthiques systématiques commises par les chatbots IA en contexte de soutien psychologique.
- OpenAI reconnaît lui-même qu’environ 1,2 million d’utilisateurs par semaine évoquent des pensées suicidaires dans leurs échanges avec ChatGPT.
- Plusieurs cas de psychose induite par l’IA ont été documentés, dont celui d’un New-Yorkais convaincu de vivre dans une simulation après des conversations de 16 heures par jour avec le chatbot.
- Des poursuites judiciaires visent désormais OpenAI, regroupées par un tribunal californien début 2026.
- L’Illinois a légiféré pour interdire aux IA non certifiées de se présenter comme psychothérapeutes.
Dans cet article :
Une étude inédite liste 15 dérives, classées en 5 catégories
C’est l’information la moins reprise dans la couverture médiatique du sujet, et pourtant la plus solide sur le plan scientifique. Des chercheurs de Brown University ont observé pendant dix-huit mois des séances de conseil simulées avec plusieurs grands modèles de langage, dont des versions de GPT, de Claude (Anthropic) et de Llama (Meta). Trois psychologues cliniciens agréés ont ensuite passé ces échanges au crible des standards éthiques de l’American Psychological Association.
Résultat : 15 risques éthiques répartis en cinq grandes familles de problèmes.
| Catégorie | Ce que ça signifie concrètement |
|---|---|
| Manque d’adaptation contextuelle | L’IA propose des réponses standardisées sans tenir compte du vécu réel de la personne |
| Faible collaboration thérapeutique | Le chatbot monopolise l’échange et peut renforcer des croyances négatives plutôt que les questionner |
| Empathie trompeuse | Des formules comme « je suis là pour toi » simulent un ressenti que la machine n’éprouve pas |
| Gestion défaillante des crises | Les signes d’automutilation ou de détresse aiguë sont parfois mal repérés, voire ignorés |
| Biais discriminatoires | Les réponses peuvent varier selon le profil de l’utilisateur, sans justification clinique |
Dans le détail, certains conseillers IA testés ont carrément renforcé des délires ou oublié les consignes de sécurité données quelques messages plus tôt dans la même conversation, un peu à l’image des dysfonctionnements déjà recensés dans le comportement de ChatGPT et des autres modèles d’IA. Une faille difficile à détecter pour un utilisateur seul derrière son écran, à 2 heures du matin, en pleine détresse.
Des cas de psychose qui inquiètent jusque chez les chercheurs en IA
Le cas le plus cité en 2025-2026 est celui d’Eugene Torres, un New-Yorkais de 42 ans sans antécédent psychiatrique connu. Après des échanges intensifs avec ChatGPT, jusqu’à seize heures par jour selon les éléments rapportés, l’homme a fini convaincu de vivre dans une simulation façon Matrix et qu’il devait se jeter d’un immeuble pour voler.
Une entreprise spécialisée, Morpheus Systems, a testé plusieurs modèles d’IA avec des messages exprimant des pensées délirantes ou mystiques. Le modèle GPT-4o, alors utilisé par défaut sur ChatGPT, confirmait ces délires dans 68 % des cas plutôt que de les recadrer.
« Au départ, les entreprises comme OpenAI, Anthropic ou Google ne pensaient pas que l’usage principal serait les conseils personnels et le compagnonnage », résume le sociologue Antonio Casilli, professeur à Télécom Paris.
Pour la chercheuse en éthique de l’IA Laurence Devillers (Sorbonne Université), le mécanisme est presque mécanique : plus un utilisateur s’attache à l’outil, plus il l’utilise, et plus cela sert le modèle économique des géants de la tech. Le sociologue du CNRS Xavier Briffault y voit pour sa part le symptôme d’un système de santé mentale qui n’absorbe plus la demande.

OpenAI face à ses propres chiffres
Sous la pression, OpenAI a fini par publier ses propres statistiques internes, et elles donnent la mesure du phénomène. Sur ses plus de 900 millions d’utilisateurs hebdomadaires, l’entreprise estime qu’environ 0,07 % à 0,15 % échangent chaque semaine des messages liés à une crise psychique aiguë, psychose, manie ou idées suicidaires. Sur cette base, cela représenterait potentiellement plus d’un demi-million de conversations sensibles par semaine.
Plusieurs familles ont porté plainte contre OpenAI, affirmant que ChatGPT a joué un rôle dans le suicide de leur enfant adolescent. Ces procédures ont été regroupées par la justice californienne au début de l’année 2026. En réponse, l’entreprise affirme avoir travaillé avec plus de 170 experts en santé mentale et avoir réduit de 65 % à 80 % les réponses jugées inadaptées sur ces sujets, en orientant désormais les conversations à risque vers des modèles de raisonnement plus prudents et en généralisant les rappels vers les lignes d’écoute.
Pourquoi un chatbot séduit autant, même les sceptiques
Les psychologues interrogés s’accordent sur les raisons du succès de ChatGPT face à un cabinet classique : disponibilité 24 heures sur 24, gratuité ou faible coût, absence de jugement perçue et rapidité de la réponse. Pour certains utilisateurs, le simple fait de se sentir entendu compte autant que la qualité du conseil reçu. C’est d’ailleurs tout l’objet de notre enquête sur les raisons pour lesquelles de plus en plus de personnes préfèrent discuter avec ChatGPT plutôt qu’avec leurs proches, un phénomène que les chercheurs rattachent à la complaisance excessive des modèles de langage.
Le problème, selon la psychothérapeute Ariane Calvo, c’est que cette fonction d’écoute n’est qu’une partie du travail thérapeutique. Verbaliser un mal-être peut être utile, mais changer durablement demande une confrontation et un accompagnement qu’un algorithme, conçu pour plaire, a structurellement du mal à offrir.
Ce que les psychologues recommandent
Aucun expert sérieux ne propose d’interdire l’usage de ChatGPT pour parler de soi. Le consensus qui se dessine est plus nuancé :
- Utiliser l’IA comme exutoire ponctuel, pas comme substitut à un suivi quand la souffrance s’installe.
- En parler à son psychologue si un suivi est déjà en cours, pour éviter des messages contradictoires entre les deux interlocuteurs.
- Rester attentif aux signaux d’alarme : isolement croissant, dépendance affective au chatbot, sentiment d’être mieux compris par une IA que par son entourage.
- Consulter un professionnel humain dès que le besoin dépasse la simple discussion quotidienne, en particulier en cas d’idées noires.
La technologie progresse vite, les garde-fous aussi. OpenAI vient d’ailleurs de reconnaître que son IA la plus puissante présente elle-même des risques élevés, ce qui pousse l’entreprise à renforcer ses contrôles en parallèle. Mais en attendant que la régulation rattrape l’usage, la vigilance individuelle reste, pour l’instant, la meilleure protection. Avant de se confier à un chatbot, mieux vaut aussi se rappeler tout ce que ChatGPT sait réellement de vous une fois la conversation entamée.
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