Pour beaucoup de connaisseurs en matière de yoga, cette pratique aurait été occidentalisée, est-ce de l’appropriation culturelle ?

Le yoga est aujourd’hui partout. Dans les studios de centre-ville, sur Instagram, dans les retraites bien-être, les applications de méditation, les rayons de vêtements de sport et dans les slogans de développement personnel. Il promet de respirer mieux, de dormir mieux, de digérer ses angoisses, de se reconnecter à soi-même entre deux réunions et trois notifications.
Sur le papier, difficile de lui reprocher grand-chose. Bouger, souffler, ralentir : franchement, personne ne va faire un procès à une posture du chien tête en bas. Pourtant, derrière cette pratique devenue presque banale en Occident, une question se pose : le yoga tel qu’on le consomme aujourd’hui relève-t-il de l’appropriation culturelle ?
C’est quoi l’appropriation culturelle ?
L’appropriation culturelle, c’est quand une culture dominante reprend des éléments d’une culture minorisée ou colonisée sans vraiment les comprendre, sans les respecter, et souvent en les transformant en tendance rentable.
Ce n’est pas simplement « s’inspirer » d’une autre culture : le problème vient surtout de l’effacement de l’origine et du profit fait dessus sans reconnaissance.
Le yoga occidental est-il une appropriation culturelle ?
C’est précisément ce que questionne Delphine Saltel dans l’épisode « Very bad yoga : posture ou impostures ? », publié par ARTE dans le podcast « Vivons heureux avant la fin du monde ».
L’épisode met le doigt sur un malaise très contemporain : celui d’une discipline indienne, philosophique, spirituelle et corporelle, devenue en France un produit de bien-être codifié par des gestes, des tenues, des mots et des accessoires parfois très éloignés de son contexte d’origine.
On ne vient plus seulement faire du yoga, on vient parfois performer le yoga.
Legging impeccable, brassière coordonnée, encens, bol tibétain, « namaste » en fin de séance, statue de Ganesh posée dans un coin, ambiance tamisée, promesse de purification intérieure : tout cela forme une sorte de décor immédiatement reconnaissable, presque un théâtre du spirituel.
Or, comme le rappelle l’épisode d’ARTE, cette mise en scène peut devenir franchement gênante lorsqu’elle utilise des symboles religieux ou culturels sans vraiment les comprendre. La phrase citée dans la présentation de l’épisode résume bien cette blessure discrète (le témoignage est d’ailleurs très intéressant) : voir une statue de Ganesh posée au sol, au milieu des chaussures, peut créer « une fissure dans le coeur ». C’est le moment où l’exotisme décoratif percute le sacré de quelqu’un d’autre.
Une pratique occidentalisée où l’on oublie son origine
Le paradoxe, c’est que le yoga occidental se présente souvent comme un retour à l’authentique, alors qu’il est lui-même une construction moderne. Le yoga ne se résume pas historiquement aux postures physiques. Dans la tradition indienne, il renvoie à des voies spirituelles, philosophiques et méditatives beaucoup plus vastes.
Les Yoga-sûtra attribués à Patañjali, la Bhagavad-Gita ou encore les différentes branches du yoga ne racontent pas seulement une gymnastique douce pour soulager les lombaires. Ils parlent de discipline, de mental, de libération, d’éthique, parfois d’ascèse.
Quelques nuances à apporter
Cela ne veut pas dire que le yoga moderne serait entièrement faux. Ce serait trop simple. L’histoire du yoga est elle-même faite de transformations, de circulations, d’adaptations.
Comme l’ont montré des chercheurs et autrices comme Mark Singleton ou Marie Kock, le yoga postural tel qu’il s’est imposé au XXᵉ siècle a aussi été influencé par la culture physique, la gymnastique, les échanges entre l’Inde et l’Occident, puis par la Californie, les mouvements hippies, le New Age et l’industrie du bien-être.
Autrement dit, il n’existe pas forcément un « vrai yoga pur », figé dans le marbre depuis 3000 ans, que l’Occident aurait simplement volé comme un bibelot dans une vitrine. L’histoire est plus nuancée.
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Une pratique issue d’un peuple colonisé
Mais l’hybridation n’efface pas la question du pouvoir. C’est là que le mot « appropriation culturelle » devient utile. Le problème n’est pas qu’une Française, un Allemand ou une Américaine pratique le yoga. Les cultures voyagent, se rencontrent, se transforment. Et heureusement.
Le problème commence quand une pratique issue d’une culture dominée, colonisée ou longtemps méprisée devient rentable entre les mains de groupes dominants, tout en effaçant ses origines, ses langues, ses symboles et parfois les personnes concernées elles-mêmes.
Cet article sur l’appropriation culturelle le formule très clairement : le yoga est devenu une industrie lucrative, alors que l’Inde, berceau de cette pratique, n’en tire pas forcément les bénéfices symboliques ou économiques.
L’autrice de l’article rappelle aussi que l’imaginaire dominant du yoga occidental reste souvent très homogène : femmes blanches, minces, jeunes, souples, aisées, valides. Le tapis devient alors un espace supposément inclusif, mais visuellement très normé. Comme si la paix intérieure avait une taille 36, un abonnement mensuel et une gourde beige.
Le parallèle avec le matcha
C’est là que le yoga rejoint d’autres tendances bien-être très occidentalisées. Le matcha, par exemple, connaît depuis quelques années une explosion portée par Instagram, TikTok et par l’esthétique « clean girl« .
Cette poudre de thé vert japonaise, liée à des traditions précises, notamment à la cérémonie du thé, est souvent réduite à une boisson photogénique, douce, mousseuse, servie dans un verre minimaliste avec du lait végétal. Et, là encore, le problème n’est pas de boire du matcha.
Le souci apparaît quand une pratique culturelle devient une ambiance, puis un produit, puis un signe de statut.
Même mécanique avec certaines formes de méditation, de rituels « chamaniques » commercialisés, de sauge blanche brûlée comme accessoire déco, ou de pratiques énergétiques transformées en ateliers hors de prix pour cadres épuisés.
Le capitalisme du bien-être, la course à la santé
Le capitalisme du bien-être a une capacité assez fascinante à tout digérer : Il prend une pratique, la simplifie, la rend vendable, lui colle une promesse de santé, de beauté ou de performance, puis la revend sous forme de cours, d’objets, de retraites, de formations, de vêtements, de livres et de posts inspirants.
Le yoga n’y a pas échappé. Il est parfois devenu l’exact contraire de ce qu’il prétend offrir : non plus un espace de détachement, mais une nouvelle injonction à être souple, calme, mince, lumineuse, productive, spirituelle, mais pas trop dérangeante.
Cette réalité s’ancre d’ailleurs dans un autre processus très courant de nos jours : médicaliser son quotidien. Sur les réseaux, il n’est plus question de manger de la viande, il est question de protéines. Il n’est plus question de stress, il est question de cortisol. Il n’est plus question de sucres mais de glycémie.
Montres ECG au poignet et course à la santé, le yoga actuel s’inscrit dans cette mouvance, comme le matcha d’ailleurs, puisque ces deux pratiques donnent une sensation d’agir pour sa santé mentale et corporelle.
Alors, faut-il dire « au revoir » au yoga ?
Faut-il alors arrêter le yoga ? Non, et ce serait une réponse paresseuse. La vraie question est plutôt : comment le pratiquer sans le vider de son histoire ? Cela suppose déjà de reconnaître son origine indienne, ses dimensions philosophiques, ses mots, ses textes, ses contradictions aussi.
Cela implique de ne pas utiliser des symboles hindous ou bouddhistes comme de simples accessoires d’ambiance. De ne pas transformer « namaste » en ponctuation automatique de studio chic. Et donc : de ne pas confondre spiritualité avec décoration, performance et rentabilité.
La nuance est importante : pratiquer le yoga en Occident n’est pas automatiquement une appropriation culturelle. Mais le pratiquer comme un produit exotique, rentable, dépolitisé, décoratif et coupé de ses racines peut clairement le devenir.
Le yoga n’a pas besoin d’être enfermé dans un musée culturel, il peut circuler et il peut évoluer. Le yoga peut aider des gens à respirer un peu mieux dans un monde qui comprime tout. Mais il mérite mieux qu’un décor de cartes postales spirituelles et de leggings hors de prix. Tout se joue dans l’écart entre transmission et consommation, entre respect et folklore, et entre apprentissage et pillage doux.
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